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    La Dame au petit chien et autres nouvelles – Anton Tchékhov

     1899 pour La Dame au petit chien, pour le reste de 1886 à 1899

     Éditions Folio classique

     

     En 3 mots…

     

    Solitude, narcissisme, possession

      

     Impressions de lecture…          

     

    La Dame au petit chien est sans doute une des nouvelles les plus célèbres d’Anton Tchekhov. La présente édition réunit d’autres textes de l’auteur. Textes qui, comme nous l’annonce la quatrième de couverture, tournent autour des femmes et… de l’amour. Tchekhov le fait dire à certains de ces personnages : l’amour et les femmes sont la grande affaire des Russes, « mais nous autres, Russes, quand nous nous rencontrons, nous ne parlons que de femmes ou de sujets élevés. Mais surtout de femmes. » (p.265), « Chez nous, en Russie, on méprise le mariage sans amour » (p.267), « Nous, les Russes de bonne éducation, nous avons la passion des questions irrésolues. Habituellement on poétise l’amour, on l’orne de roses, de rossignols, nous les Russes, nous l’ornons de ces questions fatales, et encore choisissons-nous les moins intéressantes » (p.310). Ici la relation amoureuse ou de couple est toujours un rapport de force, qui peut d’ailleurs s’inverser ; soumission ou domination dans l’attachement sentimentale, la manipulation ou la position sociale. En tous cas le couple ne fonctionne pas. Déséquilibre, amour impossible, rêverie, frustration, déception et incompréhension rythment ces histoires.

     

    Les nouvelles sont ici classées par ordre chronologique, offrant  toute une galerie de portraits d’héroïnes. « La Pharmacienne » (p.21) est malheureuse en ménage et elle n’est pas la seule dans le recueil. « Polinka » (p.31) est plutôt cruelle puisqu’elle parle avec un jeune homme amoureux d’elle d’un autre de ses soupirants. Cette très courte nouvelle offre une construction intéressante, ici la conversation marchande, commerciale, se mêle à la conversation sentimentale, autour d’une histoire de jalousie ; dans ces deux contextes se dessine le thème de la possession, matérielle ou amoureuse. « Zinotchka » (p.41) explore celui de la rancune tenace, à travers les yeux d’un enfant devenu adulte. « Le récit de Melle X. » (p.53) est la seule nouvelle qui donne directement la parole à une femme, à la première personne, il y est question de la fuite du temps, qui sème parfois dans son sillage quelques regrets. Dans « Beautés » (p.61), le narrateur raconte sa rencontre, à deux reprises, avec de véritables beautés féminines. Cette beauté, insaisissable, impossible à retranscrire réellement et distribuée arbitrairement parmi les femmes, est-elle utile ? Peut-être que oui dans sa faculté à ravir le cœur des humains, à susciter l’émotion parce qu’elle est fragile et passagère. « La Princesse » (p.75) est une nouvelle qui contient beaucoup d’ironie et qui met en scène l’inconséquence d’une femme égocentrique. « Les garces » (p.97) est un texte presque dérangeant, il dit certaines choses sur la condition des femmes à cette époque mais pas seulement car il illustre aussi les extrémités dramatiques auxquelles peuvent pousser l’amour déçu et le malheur, tout cela sur fond de culpabilité religieuse. Le récit de nuit, les sons au loin, le malheur et le crime composent une ambiance oppressante, qui met mal à l’aise.

     

    « La Cigale » (p.121) est la nouvelle qui m’a le plus émue. La trame et la conclusion sont certes un peu convenues, mais la construction, très efficace, accroche le lecteur. Le texte offre un portrait en creux, bouleversant, d’un homme bien, un peu terne, sans tapage, marié à une femme extravagante et frivole, à laquelle il est entièrement dévoué. Le lecteur peut être un peu consterné par cet homme qui se laisse écraser, ce qui ne nous empêche pas de le trouver touchant. Il en est de même pour sa femme, on peut presque la comprendre tout en la trouvant terriblement agaçante et en lui en voulant un peu. Cette ambiguïté est très intéressante et ouvre une dimension critique qui renvoie le lecteur à lui-même, à ses propres fonctionnements, ses travers, ses faiblesses et l’indulgence qu’on peut avoir pour soi-même ; même si de mon côté la patine russe, fin XIXème, crée une distance entre les personnages et moi, les rejetant dans un monde lointain dont je ne connais pas tous les codes. Les dernières pages de « La cigale » sont très bien construites, sur un parallèle cruel qui résume à lui seul la personnalité du mari et de la femme. La fin a été très efficace sur moi, qui suis plutôt difficile à piéger dans ce genre de sentiments, et m’a émue.

     

    Dans « Un royaume de femmes » (p.163), le personnage centrale, Anna Akimovna, fait pendant à la Princesse de la nouvelle éponyme. Comme le remarque Roger Grenier dans sa préface (p.12-13), à l’inverse de la Princesse, « À la tête d’une fortune, d’une usine, de grandes responsabilités, Anna Akimovna, ne cesse d’avoir mauvaise conscience ». Dans cette nouvelle, Tchékhov démonte avec beaucoup d’humour la construction du sentiment amoureux. C’est sans doute la nouvelle qui m’a fait le plus sourire (avec celle intitulée « Douchetcka »), notamment avec la description, très drôle, d’un personnage savoureux, Lyssevitch, p.203. Ou encore avec l’épisode plutôt comique, p.192, dans lequel l’héroïne observe l’homme pour lequel elle éprouve de l’attirance et l’estime « habillé très convenablement » alors que la suite de la description nous révèle qu’en fait elle trouve que rien ne va dans sa mise « Les manches de sa redingote étaient un peu courtes, à vrai dire, la taille semblait trop haute, son pantalon passé de mode et trop étroit ». « L’Épouse » (p.231) et « Anne au cou » (p.243) mettent en scène des femmes manipulatrices et profiteuses. L’héroïne d’ « Anne au cou » combine d’une certaine manière celles de « La Pharmacienne » et de « L’Épouse », car d’une pauvre fille piégée dans un mariage malheureux avec un vieux monsieur peu engageant, elle devient une femme rouée et vénale qui ne fait plus de sentiments. On retrouve chez les héroïnes de ces trois nouvelles le souci, et le plaisir, de plaire et de séduire. La misogynie de Tchékhov pointe toujours sous la satire, « à vingt-trois ans, il projetait d’écrire une Histoire de l’autorité sexuelle, montrant la suprématie du sexe fort, dans le règne animal comme dans l’espèce humaine. », comme nous l’apprend Roger Grenier, p.9.

     

    La nouvelle intitulée  « Ariane » (p.265), obéit à une construction que l’auteur utilise à plusieurs reprises : le récit enchâssé dans un autre. La morale de l’histoire est donc énoncée dès le début : à trop idéaliser la femme, l’homme ne peut qu’être déçu, blessé et en vouloir à la gente féminine. Mais la nouvelle parle aussi de la séduction féminine et du besoin de plaire, leitmotiv du recueil, de l’illusion amoureuse, de la jalousie, de la possession. La construction « imbriquée » offre ici un contexte assez plaisant, non dénué d’humour : « Il était visible aussi qu’il souffrait de quelque peine, qu’il avait envie de parler plus de lui-même que des femmes et que j’allais entendre – je n’y couperais pas – une longue histoire semblable à une confession » (p.268). Trait d’humour qui sonne peut-être comme un aveu, à travers ses récits autour des femmes, n’est-ce pas l’auteur lui-même qui se raconte ? L’héroïne, Ariane, pourrait d’ailleurs bien avoir quelques points communs avec Tchekhov : sa froideur, son incapacité à aimer et à s’abandonner à la passion (cf. la préface p.8), « Avant tout je compris qu’Ariane ne m’aimait pas plus qu’avant. Mais elle voulait aimer pour de bon, elle redoutait la solitude et surtout j’étais jeune, en bonne santé, robuste, elle était sensuelle, comme tous les êtres froids en général, et nous faisions semblant d’être liés par un amour passionné. » (p.298). À propos de cette disposition à se mettre soi-même en scène dans ses textes – que ce soit de manière authentique ou fantasmée – Roger Grenier remarque fort judicieusement que « dans trois nouvelles, « La Princesse », « La Cigale » et « L’Épouse », les victimes des femmes sont des médecins » (p.13), profession exercée par Anton Tchékhov.

     

    J’ai souri en lisant la première phrase de « De l’Amour » (p.309), un début original qui réveille et chahute le lecteur : « Le lendemain, on servit à déjeuner d’excellents pirojki, des écrevisses et des croquettes de mouton ». On y retrouve des thèmes déjà exploités dans les nouvelles précédentes : le temps qui passe, l’adultère et l’inaction amoureuse. On peut y voir les prémices de « La Dame au petit chien » : dans les deux textes les hommes disent adieu aux héroïnes sur le quai d’une gare, mais ici Aliokhine laisse partir la femme pour de bon ; du moins, quand le récit se termine, n’est-il pas allé la rejoindre. Dans « Douchetchka » (p.325), l’humour, la satire, dévoile quelque chose de plus grave et triste. C’est l’histoire d’une femme qui en se liant à l’homme qu’elle aime épouse aussi ses passions, ses aspirations et toutes ses opinions. Voici une petite fable amusante sur l’étrange et inquiétant pouvoir de l’amour à dissoudre un être dans un autre. Cette femme est risible, car l’auteur n’hésite pas à appuyer le trait ; Pourtant chacun de nous a sans doute déjà vécu ce genre d’expérience, dans une moindre mesure peut-être, ou a pu l’observer autour de lui. La fin est très triste et fait apparaître Douchetchka davantage en clown blanc qu’en Auguste, car la solitude, qui la terrifie, reste là, tapie, et la guette. Cette nouvelle, plébiscitée par Tolstoï (cf. préface p.18-19), cristallise magistralement le thème récurrent du recueil : la solitude. Cette solitude qu’on redoute, qui fait souffrir, qui s’insinue même – ou surtout - au sein du couple (On doit à Tchékhov cet aphorisme : « Si vous craignez la solitude, ne vous mariez pas. » cf. préface p.9) qui ne cesse de désespérer les hommes et les femmes et qui semble s’imposer comme un drame inhérent à la vie humaine.

     

    « La Dame au petit chien » (p.347) conclu en beauté le livre. Le texte synthétise beaucoup d’idées développées dans les nouvelles précédentes. On retrouve, en point de départ, le mariage malheureux, Dmitri Gourov pas plus qu’Anna ne semblent bien assortis à leurs conjoints, ce qui les pousse tout naturellement à l’adultère. L’auteur explore aussi la naissance du sentiment et la fiction amoureuse ou comment se fabrique le sentiment amoureux qui passe par l’idéalisation, notamment dans l’absence, « Quand il fermait les yeux, il la voyait comme vivante devant lui, mais plus belle, plus jeune, plus tendre qu’elle n’avait été ; et lui-même il se sentait meilleur qu’alors, à Yalta. » (p.362-363). Car la personne aimée, ou qui nous aime, plus largement la relation amoureuse, est un miroir agréable dans lequel on peut se mirer. Dmitri, le personnage masculin, est doté d’un certain égo, tandis qu’Anna se flagelle un temps avec sa culpabilité, sans que cette culpabilité ne la retienne finalement. Toujours la problématique du temps qui passe et qui ne se rattrape pas « C’est maintenant seulement, alors que ses cheveux commençaient à grisonner, qu’il aimait véritablement, pour la première fois de sa vie » (p.374). L’amour qui semble toujours impossible et qui condamne les deux amants aux adieux, mais les adieux ici ne sont pas véritables car ils ne scellent rien de définitif, Dmitri ira retrouver Anna. L’amour, fort, d’autant plus fort qu’il est impossible justement, impérieux car véritable, qui ne serait pas le fruit d’une illusion et après lequel tous les personnages – et sans doute l’auteur lui-même – semblent courir et soupirer…. L’amour qui semble être la véritable aventure de la vie, capable de vous arracher à la banalité prosaïque du quotidien, ou alors l’amour entrevu, perdu qui vous fait sentir encore plus cruellement la vacuité de l’existence : « Des activités vaines et des conversations oiseuses toujours sur les mêmes sujets absorbent la meilleur partie de votre temps, le meilleur de vos forces, et, au bout du compte, il ne vous reste qu’une vie étriquée, aux ailes rognées, une vie de pacotille, et aucun moyen de s’en échapper, de fuir, c’est comme si l’on était enfermé à l’asile ou dans un pénitencier. » (p.364). Dans cette histoire encore, l’homme et la femme ne sont pas vraiment au diapason, ils ne vivent pas leur aventure aux même rythme et ne s’y investissent pas de la même façon. Anna s’abandonne plus vite et plus entièrement, alors que c’est dans l’absence et le manque que Dmitri façonnera son amour. La nouvelle est riche, pleine de détails précieux et semble minutieusement pensée, dans sa construction, son rythme et jusque dans ses décors : l’exotisme de la station balnéaire de Yalta pour la rencontre, parenthèse hors du quotidien ;  l’hiver de Moscou pour la période de séparation et de manque ; la maison d’Anna, forteresse entourée d’une clôture grise ; les retrouvailles dans un lieu propices aux mises en scène : un théâtre (le spectacle est ici dans la salle et dans les couloirs) ; la chambre d’hôtel de leur liaison clandestine. La fin de la nouvelle mêle brillamment découragement et espoir, nous laissant tout étourdi.

     

    Il faut au moins, ou plutôt absolument, lire « La Dame et le petit chien », mais les textes qui la précèdent lui déroulent un joli tapis rouge et permettent de la comprendre et de la savourer pleinement. Ce recueil constitue un véritable plaisir de lecture. L’auteur exploite à merveille la brièveté de la nouvelle pour nous livrer des récits intenses et judicieusement construits. Les psychologies se dessinent dans un tracée un peu outrées qui pourtant ne tombe pas dans la caricature, c’est la magie de son écriture. Tchekhov parvient à marier l’efficacité à la délicatesse et l’on prend là une belle leçon de littérature.

      

     Une phrase…

     

    «  Mon Dieu, que c’est horrible et que c’est bon ! » p.135

     

     Un passage…

     

    « Anna arriva. Elle s’assit au troisième rang et lorsqu’il l’aperçut, son cœur se serra et il comprit clairement qu’il n’y avait plus au monde d’être qui lui fût plus proche, plus cher, qui comptât plus qu’elle ; ce visage perdu dans une foule de province, cette petite femme que rien ne distinguait, avec son face-à-main vulgaire entre les doigts, remplissait maintenant toute son existence, était son malheur, sa joie, le seul bonheur qu’il souhaitât ; et tandis que jouaient le mauvais orchestre, les piètres violons du lieu, il pensait à sa beauté. Il pensait, il rêvait. » p.367

     


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