• Ariel de Sylvia Plath

     Ariel – Sylvia Plath

    1965 - Éditions Poésie/Gallimard

     

      En 3 mots…

     Pierre, nuit, boîte

      

     Impressions de lecture…

               Ariel paraît deux ans après que l’auteur ait mis fin à ses jours, à l’âge de trente ans, en se suicidant au gaz. La biographie de Sylvia Plath est fascinante :  ses fêlures personnelles qui entraînèrent tentatives de suicide et dépression, le couple mythique qu’elle forma avec Ted Hughes, sa fin tragique et prématurée et son aura posthume de poète majeur du XXème siècle, de figure emblématique pour les féministes. Son vécu a nourri son œuvre, elle se raconte dans ses écrits avec une lucidité et une honnêteté déconcertantes.

               Il est bien sûr difficile de lire de la poésie traduite et il faut aller voir un peu la version originale pour saisir précisément la langue de l’auteur. Mais Valérie Rouzeau, qui assure la présentation et la traduction du présent recueil, relève cette gageure brillamment, cherchant toujours, on le sent, à servir la voix de l’auteur avec ferveur et engagement. L’émotion demeure. L’univers de Sylvia Plath se déplie comme une fresque d’origamis géants enfermés à l’intérieur des pages et qui dressent autour de nous, peu à peu, un décor proche du cauchemar, des terreurs enfantines, des peurs primales… des arbres sombres, des rochers menaçants, une végétation macabre et des sons inquiétants… Comme Gulliver dans le poème éponyme (p.49), le lecteur est capturé dans la toile tissée par l’auteur.

                     Sa poésie est entêtante, sans doute parce qu’elle fait justement appel à ces images de l’inconscient collectif qui hantent chacun/chacune de nous. Elle nous tend un miroir. L’eau dont la surface a le pouvoir de refléter est d’ailleurs un motif que l’on retrouve dans plusieurs textes. La mort, source ou finitude de toutes les peurs primales, est omniprésente. Au fil des pages, Sylvia égraine ses mythèmes, inlassablement, avec obsession : la maternité (la naissance, contraire de la mort ou peut-être sont-ce plutôt les deux faces d’une même médaille car la mort chez Plath prend des allures de retour à la matrice), le cheval au galop (notons d’ailleurs que le cheval est un animal psychopompe), les hôpitaux et les ambulances, les médecins et les infirmières, les blessures, les cicatrices et le sang. La couleur rouge, lancinante, souvent associée aux fleurs (tulipes, coquelicots) et qui évoquent des plaies, des bouches ensanglantées. Les éléments aussi reviennent à chaque coin de page : l’air, l’eau, la terre, le feu. Le vent, le sol, les pierres, le ciel, l’océan qui se déchaînent, qui engloutissent. Plusieurs textes explorent cette idée d’engloutissement, s’enfoncer et se perdre dans le sol, comme les personnes mortes qu’on enterre : « Tulipes » (p.23), « La voix dans l’orme » (p.29), « Gulliver » (p.49). Une imagerie qui rejoint sans doute la peur de la paralysie que Sylvia Plath redoutait comme nous l’indique Valérie Rouzeau dans sa note 14, p.110 ; angoisse qui s’exprime dans le poème Méduse (p.54). Comme je l’ai déjà noté, la pierre, les cailloux, se retrouvent dans nombre de poèmes, la pétrification comme métaphore de la maladie, de la diminution puis de la mort : « mon corps est un galet pour elles » (p.24).

    « Berck-plage » (p.35) est un texte puissant et sublime sur le deuil et évoque sans détours les aspects concrets d’un enterrement : le cercueil, le chagrin, le disparu qui devient un saint, l’ensevelissement.

     

    La mort semble être partout autour de l’auteur, en témoigne le texte « La lune et le cyprès » p.56 dans lequel elle décrit ce qu’il y a autour de sa maison, un vieux presbytère qu’elle a acheté avec son mari dans le village de Court Green (ce sont toujours les notes de Valérie Rouzeau qui nous l’apprennent, p.110) et à côté duquel se trouve un cimetière et le cyprès qu’elle voit depuis sa fenêtre. Le cyprès, arbre des cimetières, planté depuis l’Antiquité près des buchers et des tombeaux, symbole de vie éternelle car il reste toujours vert. Dans Les Métamorphoses (au livre X) , Ovide raconte l’origine légendaire de cet arbre, voué au funéraire : Le jeune Cyparisus, inconsolable de la mort d’un cerf magnifique qu’il a lui-même tué par mégarde demande à Phébus la faveur de pouvoir verser des larmes éternelles ; Le dieu le change en cyprès et gémit : « Moi, je te pleurerai toujours ; toi, tu pleureras les autres et tu t’associeras à leurs douleurs ». Ted Hugues, époux de Sylvia Plath et qui lui suggéra d’écrire ce poème, connaissait, sans nul doute, cette histoire, lui qui proposa une réécriture des Métamorphoses, parue en 1997 sous le titre Tales from Ovid. On retrouve le cyprès dans d’autres textes : « Les mannequins de Munich » (p.92), où les cyprès sont directement associés aux hydres et donc à la mythologie antique et « Petite fugue » (p.87), texte dans lequel plane l’ombre du père. Un père très présent dans les écrits de Sylvia Plath, d’abord vénéré puis détesté et rejeté, source de traumatisme précoce, figure inquiétante. À lire, le troublant « Papa » (p.66) dans lequel elle évoque sa tentative de suicide à 20 ans.

     

    Le mythe de la résurrection imprègne l’œuvre de Plath, notamment dans le texte « Arriver » (p.51). Le passage sur terre ne serait-il qu’une traversée d’un territoire ravagé par la guerre, d’un charnier infernal ? Au bout, la promesse d’oubli des eaux du Léthé (fleuve de la mythologie censé apporter l’amnésie à ceux qui boivent ses eaux) afin de redevenir aussi « pure qu’un bébé » (p.53), être innocent, encore épargné.

     

    Quelques textes ont une tonalité un peu différente, notamment les quatre poèmes sur les abeilles (« L’assemblée aux abeilles » p.74, « Livraison de la boîte aux abeilles » p.78, « Dards » p.80, « Passer l’hiver » p.83). « Livraison de la boîte aux abeilles » m’a particulièrement fasciné, elle y décrit un mélange de terreur et de pouvoir, la peur de cette petite armée grouillante d’abeilles et le pouvoir démiurgique de vie ou de mort qu’elle a sur elles : « Demain je suis bonne comme le bon dieu, je les libère » (p.79). L’idée de la mort, bien sûr, est toujours là ; la boîte lui évoque même un cercueil, « le cercueil d’un nain ». Ce texte me semble une sublime expression tout à la fois de la fragilité et de la force de la vie. « Passer l’hiver » (p.83)  cristallise pour moi une impression très forte que j’ai eu à la lecture de ce recueil : l’univers domestique versus celui des forces sauvages, aussi inquiétants l’un que l’autre. La maison, la cuisine, les chambres d’hôpitaux contre la nature, la nuit, le vent, le sol qui engloutit. Dans le texte « Passer l’hiver » la nuit demeure au cœur de la maison, dans la cave « Six yeux de chats dans la cave / Qui passent l’hiver dans une ténèbre sans fenêtre / Au cœur de la maison […] Je n’ai jamais mis les pieds dans cette pièce. / Je ne pourrais jamais respirer dans cette pièce. Le noir s’y recroqueville comme une chauve-souris » (p.83). L’hiver, saison endolorie, n’est-elle pas comme une mort lente, avant le printemps, la résurrection ? Période de renoncement aussi, les abeilles qui se sont débarrassées des hommes, ne vivent plus de fleurs, mais de sirop, « Elles y consentent. Le froid s’est installé. » (p.84). C’est aussi d’elle dont elle parle, de la femme, besogneuse comme les abeilles, entourée d’ « objets navrants » (elle écorche au passage la propriété, le matérialisme), recluse dans sa maison et ses tâches ménagères, servante vouée à la reproduction, et dont l’esprit s’éteint : « son corps est un bulbe au milieu du froid, trop gourd pour penser. » (p.85).

     

    Dans « Cadeau d’anniversaire » (p.58) elle raconte de manière saisissante son mal être, son envie de mort. Elle s’y décrit aussi comme celle qui veut être la parfaite femme au foyer, affairée dans sa cuisine,  image dont elle nous montre le caractère tout à la fois tranquillisant et enfermant : « Celle-là qui mesure la farine, retranche l’excédent de pâte / Et se conforme aux lois, aux lois, aux lois. » (p.58). Et dans « Le candidat » (p.17)  elle met en scène la marchandisation de l’humain, de la femme particulièrement : « Une vraie poupée vivante, vous pouvez vérifier. / Ça coud, ça fait à manger, / Et ça parle et ça parle et ça parle. / Ça marche, regardez, il ne lui manque rien. / Vous avez un trou, c’est une ventouse. / Vous avez un œil, c’est une image. / Mon garçon c’est votre dernière chance. / Allez-vous l’épouser, alors vous l’épousez ? » (p.18). Le ton et l’acidité du texte m’évoque un autre poème, de Taslima Nasreen intitulé « Femmes marchandises » : « Une femme, vous voulez une femme ? / Il y a là toutes sortes de femmes. […] Nez percé, oreilles percées, tube digestif percé, / Touchez et vérifiez bien que rien d’autre n’est percé. […] Donnez-lui trois solides repas par jour, / Offrez-lui des saris, des bijoux et un bon savon / Pour adoucir son corps. / Elle ne lèvera pas les yeux, n’élèvera pas la voix, / C’est une femme timide et réservée, / Capable de préparer sept plats rien que pour le déjeuner ».

      

     Une phrase…

     « Je suis cette demeure hantée par un cri. » p.30 « La voix dans l’orme »

     

      Un passage…

     

    Les mots

     

    Haches

    Qui cognent et font sonner le bois,

    Retentir les échos !

    Échos partis

    Gagner les lointains comme des chevaux. 

     

    La sève

    Comme des larmes coule comme

    L’eau s’évertue

    À rétablir son miroir

    Au-dessus du rocher

     

    Effondré, retourné,

    Crâne blanc

    Que mord la mauvaise herbe.

    Après des années je

    Les retrouve sur le chemin –  

     

    Secs, sans cavalier, les mots

    Et leur galop infatigable

    Quand

    Depuis le fond de l’étang, les étoiles 

    Régissent une vie.

     

    En version originale :

     

    Words

     

    Axes
    After whose stroke the wood rings,
    And the echoes!
    Echoes traveling
    Off from the center like horses.
    The sap
    Wells like tears, like the
    Water striving
    To re-establish its mirror
    Over the rock
    That drops and turns,
    A white skull,
    Eaten by weedy greens.
    Years later I
    Encounter them on the road—-
    Words dry and riderless,
    The indefatigable hoof-taps.
    While
    From the bottom of the pool, fixed stars
    Govern a life.


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