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    Le Livre blanc, et autres textes  - Jean Cocteau

     

    1928 pour Le Livre blanc, pour le reste de 1924 à 1975 - Éditions Biblio roman – livre de poche

     

    En 3 mots…

     

    Ventre, homme, artiste

     

     

    Impressions de lecture…

     

    Voici un recueil foisonnant ! qui contient quatorze textes de longueurs inégales et aux sujets bien différents. Une belle palette de Cocteau qui offre ses nuances dans l’éventail de pages de ce petit livre de poche ! Le recueil porte le titre d’un texte écrit en 1927, publié en 1928 et que Cocteau ne signera jamais. Bien qu’il l’ait enrichi de dessins (signés cette fois, ce qui sonne comme un aveu) et que cette case blanche, vide, cet anonymat n’ait été, en vérité, qu’un secret de Polichinelle, Cocteau ne voulut jamais reconnaître la paternité de l’œuvre. Une œuvre dont la première diffusion fût très limitée ; il aura fallu attendre soixante-dix ans pour un tirage plus important. Tour à tour les commentateurs ont glosés sur les raisons pour lesquelles Cocteau n’a pas reconnu ce texte : respect des convenances de l’époque, peur de blesser sa mère, etc., Cocteau apporte peut-être lui-même un élément de réponse quand il écrit, dans la préface de la deuxième édition, en 1930: «Mais, quel que soit le bien que je pense de ce livre - serait-il même de moi - je ne voudrais pas le signer, parce qu'il prendrait forme d'autobiographie et que je me réserve d'écrire la mienne, beaucoup plus singulière encore.».

     

    En 1927, le texte fait scandale. Dans sa préface, Dominique Fernandez, donnant en exemple la déchéance d’Oscar Wilde, nous rappelle à quel point le sujet pouvait être tabou à l’époque. Et quel est donc ce sujet brûlant ? L’homosexualité. L’auteur en parle ici librement. S’inspirant de sa propre vie, il raconte les premiers émois, les expériences sexuelles et y chante la beauté masculine. Son récit a la force de la sincérité, des expériences vécues, mais un vécu  qu’il modifie pour lui faire épouser la forme de ses rêves, de ses fantasmes et de son art. Il en est ainsi de Dargelos (nom que Cocteau utilise aussi pour un personnage des Enfants terribles paru en 1929), le beau lycéen qui éveille ses premiers sentiments d’amour. L’adolescent qui inspira à Cocteau celui du roman était un très bon élève mais l’auteur le transforme ici en cancre populaire dont la « virilité très au-dessus de son âge » le séduit (p.63).

     

    Pour les lecteurs d’aujourd’hui, le texte a perdu son parfum d’interdit. Rien de cru dans cette célébration du désir, de la fascination érotique, dans ce compte-rendu des affres de l’amour et de la passion. On y trouve des thèmes, comme l’attente et la jalousie, que Cocteau exploitera, magnifiquement, dans d’autres œuvres, « Il la rejoignait le soir et passait la nuit chez elle. Cette certitude m’enfonçait dans la poitrine une patte de fauve » (p.85). Le texte reste volontiers suggestif, elliptique et Cocteau use de tout l’art du poète pour dire sans nommer, pour aiguillonner l’imaginaire « Un vertige de printemps exalte les corps. Il y pousse des branches, des duretés s’écrasent, des sueurs se mêlent et voilà un couple en route vers les chambres à globes de pendules et à édredons. » (p.76)

     

                Le recueil renferme aussi Le Cordon ombilical (que je possédais et que j’avais déjà lu dans les éditions Allia), texte fabuleux dans lequel Cocteau explore le rapport entre l’auteur et les personnages qu’il met au monde. Des personnages et des œuvres (car il évoque aussi ses peintures, ses romans, ses pièces) qui sont voués à lui échapper, à se détacher de lui pour mener une existence autonome : « Parfois même je sens comme une hostilité de mes personnages et qu’ils ne m’appartiennent pas plus que les enfants, par leurs caractères disparates, n’appartiennent à leur famille » (p.181). Cocteau s’étend sur le « paternalisme » (le mot est de lui, p.201) de l’auteur vis-à-vis de ses créations. Chacune émane de lui et, tel un enfant dont on pourrait dire qu’il est le portrait de son père (ou de sa mère), on peut y reconnaître un peu de l’auteur. C’est Flaubert disant « Madame Bovary, c’est moi ». Des œuvres et des personnages qui survivront à leur auteur par leur « faculté résurrectionnelle » (p.204). Cocteau est un esprit et il écrit si bien… comme c’est agréable, comme cela nourrit ! À lire absolument donc, cette confession bouleversante de l’auteur qui nous en apprend beaucoup sur lui et sur son travail.

     

                Ce recueil ne semble renfermer que des pépites, comme ces poèmes adressés à Jean Marais, un de ses grands amours. On apprend avec attendrissement que Cocteau les glissait la nuit sous la porte de la chambre où dormait Jean Marais. Des textes de 1937 à 1975, presque quarante ans de poésie en billets qu’on parcoure avec émotion. Et le très beau poème « Un ami dort », dans lequel l’auteur exploite les ressemblances entre la mort et le sommeil, un sommeil qu’il décrit à merveille à travers ce portrait d’un ami assoupi. Mais aussi « La jeunesse et le scandale », relation d’une conférence donnée par Cocteau en 1925 devant de jeunes étudiants : jubilatoire ! Il y parle du théâtre, de la musique, de la danse et du public, distribuant quelques coups de griffes. Même véhémence réjouissante dans « Du sérieux », court texte de 1961, dans lequel Cocteau ébauche une réflexion sur le style, la quête sacerdotale de l’artiste. La fin de ce texte nous donne une belle leçon, que je condense ici : « L’existence d’un artiste est une longue crise. Comment serait-elle lisible à ceux qui n'attendent de l'art qu'une agréable détente? [...] Il importe de ne pas défenestrer inconsidérément le travail d'hommes qui se ravagent pour la jouissance de leurs semblables. Il importe d'apprendre à se réveiller en sursaut et de refréner le réflexe qui nous pousse à considérer en ennemis ceux qui nous réveillent. » (p.164). Et d’autres petits textes encore à découvrir. Bref un ouvrage riche et délicieux pour celui qui souhaite s’imprégner de l’âme sensible et intelligente d’un des esprits artistiques français les plus brillants du XXème siècle.

     

     

    Une phrase…

     

    « Cette aventure qui n’avait pas eu de commencement eut une fin. » (p.64)

     

     

    Un passage…

     

    «  Je te laissais mentir ton sommeil égoïste

    Où le rêve efface tes pas.
    Tu crois être où tu es. Il est tellement triste

    D’être toujours où l’on n’est pas.

    Tu vivais enfoncé dans un autre toi-même

    Et de ton corps si bien abstrait,

    Que tu semblais de pierre. Il est dur, quand on aime

    De ne posséder qu’un portrait » « (p.37)


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