• Le Roman théâtral de Mikhaïl Boulgakov

     

    Le Roman Théâtral – Mikhaïl Boulgakov

    1965 - Éditions Robert Laffont – pavillon poche

    En 3 mots…

    Ombre, lumière, scène 

    Impressions de lecture…

           Plusieurs semaines après ma lecture du Roman Théâtral, il me reste un souvenir un peu confus, nébuleux et recouvert d’une fine couche de neige comme les paysages et les rues de Russie que ses écrivains capturent sur le papier avec brio. Leurs livres m’envoient au visage des bouffées d’air glacé. Ce froid omniprésent dans les romans slaves, qui fait du « manteau » un mythème récurrent et ô combien important. Ce froid mortel qui accentue les contrastes. Contrastes de températures, de couleurs, de lumières, entre la beauté menaçante de l’extérieur et les replis inquiétants des intérieurs : les petites chambres minables, les bureaux austères, les salons qui accueillent alcool, banquets et mondanités ou, comme c’est le cas dans ce roman de Mikhaïl Boulgakov, les théâtres.

           L’auteur fait ici une déclaration d’amour poignante au Théâtre. Lieu mystérieux où la lumière et l’ombre cohabitent. Espace merveilleux où prennent vie et s’épanouissent les fantasmagories. Territoire de création et de magie, où comédiens et spectateurs sont invités à vivre une expérience puissante et tout à fait singulière.

           Dans ce livre, inachevé, et hautement autobiographique, Mikhaïl Boulgakov nous conte l’histoire d’un petit journaliste du nom de Maksoudov qui a écrit un roman qu’on lui propose d’adapter au théâtre. Il met en scène le sort de l’écrivain qui tente de survivre et d’évoluer sur les voies escarpées du monde éditorial et de l’univers théâtral et qui se heurte à la censure (économique ou politique, Mikhaïl Boulgakov a vécu à une époque où le Parti Communiste régentait la vie théâtrale). L’écrivain qui se voit dépossédé de son œuvre, par des intermédiaires peu scrupuleux, par d’autres artistes ou des administrateurs qui lui imposent coupes et modifications afin de servir leur propre vision. Le lecteur reconnaitra entre ces pages la silhouette d’un Stanislavski despotique (dans le personnage d’Ivan Vassiliévitch) et arpentera les couloirs labyrinthiques du théâtre sur les pas du héros, visitant ainsi chaque recoin de ce lieu fascinant.

           Des mésaventures, des rencontres vécues par Mikhaïl Boulgakov lui-même et racontées ici avec satire, donnant quelques scènes désopilantes. L’humour pour conjurer l’amertume, sans doute.

           C’est une œuvre émouvante car l’ombre de la propre vie de Mikhaïl Boulgakov s’accroche à ses pages, une existence précaire marquée par le rejet, la censure, les persécutions. Ses pièces ont été interdites, ses livres mis à l’index. Et comme nous l’indique Claude Ligny dans la préface de cette édition de Robert Laffont « on dit que les cartons de Boulgakov contiennent trente-six pièces qui n’ont jamais été jouées » (p.15). Comment ne pas être ému par la sensibilité enfiévrée de Maksoudov et le regard qu’il pose sur ce monde dans lequel il s’aventure. Et comme dans une vision prophétique de l’auteur sur son propre destin (rappelons que l’écriture de ce roman a été interrompue par la mort de Boulgakov, à seulement quarante-sept ans,), le héros découvre la scène : « Les angles étaient noyés de ténèbres, mais au milieu du plateau, jetant des lueurs à peine distinctes, se tenait, dressé sur ses pattes de derrière, un cheval d’or » p.94. Le cheval, animal psychopompe et autre mythème de la littérature russe (on pense à la mort traumatisante du petit cheval dans Crimes et Châtiments de Dostoïevski, ou à l’accident de Vronski lors d’une course de chevaux qui arrachera l’aveu de son adultère à Anna Karénine dans le roman éponyme de Tolstoï, et bien d’autres…). Le cheval qui, dans la mythologie et les légendes, conduit les âmes dans un autre monde… N’est-ce pas aussi le pouvoir du théâtre ?

           La lecture de ce roman a été difficile pour moi, j’avais l’impression que le récit partait dans tous les sens et j’ai parfois été « larguée » au détour d’un de ses méandres. Tantôt je me suis sentie proche de Maksoudov, dans ce qu’il vit et traverse (mention toute particulière à l’épisode du contrat, p. 116 à 118), tantôt je m’en suis sentie très éloignée, l’univers russe et ses codes, l’époque etc. Mais en amoureuse de la littérature, de l’écriture, du théâtre, de la magie de la création, fascinée par le rapport qui se noue entre le créateur et son œuvre vouée à lui échapper, j’ai été touchée par ce livre.

    Une phrase…

    « Tout le reste de l’orchestre et du parterre était noyé d’ombre, de sorte que les gens qui venaient de la lumière extérieure devaient d’abord avancer à tâtons, en se tenant aux dossiers des fauteuils ; jusqu’à ce que leurs yeux fussent accoutumés. » p.271

    Un passage…

    « Je suis incapable de dire si la pièce Le Favori était bonne ou mauvaise. Ce n’était pas cela qui m’intéressait. Mais ce spectacle avait pour moi un charme inexplicable. Dès l’instant où, dans la salle minuscule, les lumières s’éteignaient, une musique se faisait entendre quelque part derrière la scène, et la boîte s’animait de personnages en costumes du dix-huitième siècle. Le cheval d’or se dressait dans un coin de la scène, et parfois, des personnages venaient s’asseoir près de ses sabots levés, ou bien menaient des conversations passionnées près de sa longue tête – et j’étais envahi d’un plaisir délicieux » p.96


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