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     Karoo – Steve Tesich

    1998 (paru après la mort de l’auteur en 1996) - Éditions Point

    En 3 mots…

    Soi, oreille, néant

     

    Impressions de lecture…

               Ce roman est une totale réussite ! C’est un livre terriblement enthousiasmant ! Plein de pertinence et d’impertinence. L’auteur réussi avec talent à marier humour et tragédie. Mais plus que cela en vérité, il nous livre une œuvre d’une richesse formidable, qui mêle la trajectoire personnelle d’un homme, Saul Karoo, et la dimension mythologique d’un destin, la scanographie d’une époque, de notre société et ses travers (la consommation, le matérialisme, le souci du paraître, le jeunisme, l’empire du vide etc.) et un voyage fantastique, symbolique, dans la psyché humaine. J’y ai vu et savouré tout cela mais le livre est impossible à réduire, il ne rentre dans aucune case et déborde du cadre. Je vais quand même essayer de jeter ici mes impressions et bribes d’analyse avec l’espoir affiché (revendiqué !) de vous transmettre mon enthousiasme.

              Commençons par la couverture, elle aussi diablement enthousiasmante ! (ce sera le maître mot de ce billet ! non, promis, je vais me creuser la cervelle pour éviter d’en abuser). Cette couverture, déjà, crée la curiosité et le désir tout en étant en adéquation avec l’œuvre (ce dont on ne peut se rendre compte que quand on a terminé le livre bien évidemment et qui devrait être l’objectif de toutes les couvertures). Ce qui attire l’œil en premier, bien sûr, c’est sa couleur : dorée-bronze miroitant. Puis le titre : le nom du héros en lettres majuscules noires tellement énormes qu’elles ne peuvent tenir sur une seule ligne, le nom se découpe en deux syllabes très graphiques et qui sonnent presque comme un cri : KA-ROO. Sous ce cri, cet appel, deux hommes sans têtes – mais avec cravates – ont l’air de se battre. Pas de visage sur cette couverture ? Pas vraiment… Si vous inclinez le livre face à vous, vous apercevrez votre reflet un peu flou. Je n’en dirai pas plus, le procédé est assez frappant…

              L’histoire commence sur un élément que j’ai envie de qualifier de semi-fantastique ( je parle ici du genre fantastique ; l’irruption du surnaturel dans la réalité, entraînant une hésitation entre le possible et l’impossible), semi-symbolique (et oui, je vous l’ai dit : Karoo est inclassable) : le héros peut boire autant d’alcool qu’il veut, même dans des quantités affolantes, sans en ressentir le moindre effet. Il ne connaît plus l’ivresse. Le reste du récit ne bascule pas dans le fantastique. Mais l’auteur explore les limites entre le monde réel et le fantasme. Il est question notamment de la confusion entre la réalité et la fiction (cf. p.566), thème fort du roman. Le héros est scénariste, c’est donc un auteur qui travaille avec l’imaginaire et la fiction. Il a une certaine aptitude à (se) mettre en scène et à (se) raconter des histoires. Mais il n’est pas le seul, les autres personnages aussi, et nous-même. Nous sommes tous un peu scénariste de notre propre existence et notre société (ou bien est-ce simplement la vie ?) nous pousse à être tous un peu comédiens et créateurs d’histoires et d’images. La question du mensonge et de la manipulation est au chœur du livre ; Étroitement liée à la quête d’identité. Qui suis-je vraiment ? Le héros se le demande, conscient de jouer le rôle que les autres s’attendent à le voir endosser, et parfois d’aller mal pour leur « faire plaisir ». L’épisode du formulaire p.106-107 est particulièrement savoureux, il illustre de manière piquante le thème du mensonge et de la construction du personnage tout en soulevant une question intéressante : se résume-t-on à quelques cases cochées, à un ensemble de données ?

                Le roman renferme une bonne dose d’émotions. Le personnage principal Karoo est très attachant, intelligent, acide, dissertant sur ses faiblesses et les tournant en dérision. Émotions aussi dans le regard qu’il pose sur les autres ; Regard posé et oreille tendue devrai-je dire, car l’auteur - par la voix du narrateur (je ne l’ai pas dit mais le récit est à la première personne) - fait des portraits de voix saisissants, notamment celle de l’ex-femme de Karoo, très beau. Et se dessine le charme des sirènes… les figures mythologiques émaillent le livre.

              J’ai corné beaucoup de pages (je corne la page quand un passage me plaît, me touche, me parle…) et souligné beaucoup de phrases. Car l’écriture de Tesich est sensible, elle a le sens de l’observation et du détail. Oui, cette histoire d’oreille est tenace, Tesich est un auteur « à l’écoute », il observe, il entend et même il perçoit. Il y a des formules frappantes, des passages magnifiques et délicieusement ciselés. Une intelligence à fleur de peau.

              Le style est brillant et la construction du roman aussi. La narration est adroite, laissant les choses se mettre en place, jouant sur des effets d’échos et d’annonce, sur une complicité avec le lecteur qui n’est pas pris pour un imbécile (et c’est toujours appréciable). Il y aurait beaucoup à dire sur la fin, magistrale, qui m’apparaît comme une fausse couche symbolique, suivie par une réflexion, un vagabondage de l’esprit, sur la foi mais il ne faut pas trop en dire pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte… Car Karoo est un de ces livres à lire et à relire, c’est certain, mais dont on enviera toujours celui qui s’apprête à y plonger pour la première fois…

     

    Une phrase…

    « Comme si ma salive avait le goût de la salive d’un autre. » p.164

     

    Un passage…

    « Si ses mots étaient imprimés sur une page, il faudrait plusieurs polices de caractères pour leur rendre justice. Les mois de travail minutieux des moines du Moyen Âge pour créer une seule lettre enluminée, Dianah les condense en un instant, rien que par le son de sa voix.

                Nous continuons sur le même ton polémique. Moi qui lui dis que je ne peux pas lui parler, elle qui me dit, par les sons plus que par les mots, ce qu’elle pense de moi. Je tente de résister, mais je finis par me retrouver capté par l’excellence de sa performance. Sa voix est merveilleuse, aujourd’hui. Je pourrais être en train d’écouter Hildegard Behrens chantant Wagner, et non Dianah, ma femme, qui m’assassine au téléphone. » p.75

     


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