•  Avenue des Géants - Marc Dugain

    2012 - Éditions Folio

     

     

     En 3 mots… 

     

    Mère, route, tête

     

     Impressions de lecture… 

     

    De Marc Dugain j’avais lu et beaucoup aimé, il y a plusieurs années, La Malédiction d’Edgard. Dans ce livre, déjà, j’avais pu apprécier son habilité à mêler l’histoire avec un grand H à la petite histoire, romancée, d’une personne qui a réellement existé : J. Edgar Hoover, patron mythique du F.B.I. C’est aussi ce qu’il fait dans Avenue des Géants. Ici, l’auteur a choisi un individu tout aussi extraordinaire : un géant qui mesure plus de deux mètres, avec un QI largement au-dessus de la moyenne. Il s’inspire d’un des serial killers américains les plus tristement célèbres du début des années 1970 : Edmund Kemper, qu’il rebaptise Al Kenner dans le roman. Kemper a assassiné dix personnes, dont ses grands-parents qu’il abat avec un fusil alors qu’il n’a que quinze ans. Il a tué six jeunes femmes, souvent des autostoppeuses qu’il décapitait après leur exécution et dont il emportait les têtes. Il commet ses deux derniers meurtres en tuant sa propre mère et une de ses amies. Il joue ensuite aux fléchettes en utilisant la tête de sa mère pour cible et a un rapport sexuel avec son corps. Bref, un véritable film d’horreur.

     

                Marc Dugain retrace l’itinéraire, romancé je le répète, de cet esprit torturé. De son premier meurtre à l’adolescence, jusqu’à son arrestation ; en passant par l’évocation de son enfance, son séjour en hôpital psychiatrique après avoir été diagnostiqué schizophrène, ses parcours concomitants de tueur et de jeune homme ordinaire et timide. C’est par « la fin » que l’histoire commence : en prison, où Al Kenner purge une peine à perpétuité. Une femme vient le visiter, elle s’appelle Susan, elle est secrètement amoureuse du criminel depuis des années. Au milieu du livre, dans un effet de retournement un peu gratuit, l’identité de cette femme est révélée au lecteur (ainsi qu’à Al Kener d’ailleurs). Nous avons donc deux fils narratifs : le récit d’Al à la première personne, qui revient sur son parcours ; et les passages à  la troisième personne qui décrivent  les parloirs entre Kenner et Susan. J’ai trouvé ce double ancrage un peu artificiel et pas très convaincant. Loin d’apporter quelque chose d’intéressant, il fait passer le roman par des méandres convenus : les rapports ambigües entre la victime épargnée et le bourreau, le tueur monstrueux qui peut cependant inspirer de l’amour à une femme, la mécanique d’attirance-répugnance, comment l’assassin dédaigne et fuit les femmes à qui il peut plaire etc…

     

                Ces deux narrations entremêlées et qui ne sont pas équitables – le récit à la première personne représente la plus grosse partie du roman – permettent une mise en abyme elle aussi attendue : puisque Al discute avec Susan du manuscrit qu’il est en train de rédiger sur lui, sa vie, son parcours. Ces échanges sont d’ailleurs prétexte à un passage un peu didactique (p.202) en forme de réflexion sur la possibilité et la difficulté d’écrire et de lire pareil récit : que peut-on raconter et comment ? Quelle est la légitimité de l’auteur qui s’approprie l’histoire ? Est-ce malsain d’offrir une forme de postérité à ce genre de personnage ?… mais ce n’est pas pour la postérité ! Non, c’est avant tout une plongée dans l’âme humaine ! Car oui, le criminel reste un être humain qui appartient à notre « communauté »… (bon, là j’ai tout dit, plus besoin de lire le passage) ; On sent l’écrivain qui s’est posé (vite fait…) des questions et qui nous les expose (vite fait aussi, parce que bon, c’est pas un livre philosophique non plus). Ça sonne bizarre. Il n’y avait pas besoin de ça – ni de nous rappeler qu’Ed Kemper, alias Al Kenner, n’est pas un phénomène de foire, ni de nous pousser à l’imaginer dans les yeux amoureux d’une femme – pour qu’on saisisse que cet homme est un être humain, avec tout ce que cette idée comporte de sordide, d’effrayant, d’inacceptable.

     

    Car Marc Dugain maîtrise l’art du récit, il trace le décor psychologique essentiel à la construction du personnage : mère tyrannique et cruelle, père absent, sœur brutale, désamour, blocage affectif etc. Il a le mérite de raconter l’histoire sans en faire trop, sans tomber dans le sensationnalisme et compose un portrait convaincant de tueur froid. La vraie réussite du livre n’est pas là, selon moi, mais dans la toile de fond historique que l’auteur peint et utilise habilement : l’explosion du mouvement hippie en pleine guerre du Vietnam. Le contexte politique et social de l’époque offre des contrastes passionnants entre le patriotisme, le soutien apporté aux jeunes soldats qu’on envoie se battre en Indochine et les voix contestataires d’autres jeunes qui prônent la paix et pratiquent l’amour libre.

     

    Il me semble qu’il y a comme quelque chose de « raté » dans ce roman, qui m’a laissée plutôt tiède. Les dernières pages cependant m’ont happée, je n’ai pas pu arrêter ma lecture malgré l’heure tardive. Peut-être en ai-je eu simplement ma claque des récits sur les tueurs… Car, peu de temps avant, je venais de lire l’énorme pavé de Norman Mailer Le chant du bourreau. Mailer qui voulait, avec cette œuvre, faire mieux que De Sang Froid et qui selon moi (je brise le suspense…)  a échoué. Il faut le dire clairement : difficile de faire aussi bien. Ce qui ne signifie pas qu’il faut cesser d’essayer… Définitivement, mieux vaut lire Truman Capote, inventeur du genre,  indétrônable (et de loin) et, qui du haut de son immense talent, doit regarder tout ça avec un petit sourire en coin.

     

    Une phrase… 

     

    « Je revois le docteur Cadwick me disant pendant ma grossesse : « Arrêtez de vous agiter, madame Kenner, ou vous allez faire une fausse couche ! » mais si je le voyais là maintenant, je lui dirais : « Je suis la première femme à avoir fait une fausse couche menée à son terme » p.216 

     

     Un passage…

     

    «  J’ai levé la tête, aspiré par le ciel étoilé, lorsqu’un daim a surgi dans mes phares. Je n’ai pas cherché à l’éviter. Il a basculé au-dessus de moi et alors que je pensais m’en être sorti, je me suis retrouvé par terre. Tant qu’on n’a pas chuté aussi lourdement, on n’a aucune idée du poids qu’on fait vraiment. Pendant le bref instant que j’ai passé en l’air, j’ai pensé m’en sortir sans une égratignure aussi bien qu’à mourir, et les deux solutions me convenaient. La moto couchée sur la route, le phare avant m’éclairait comme une torche. J’ai vu mon bras gauche en angle droit et mon pied qui avait dévié de ma jambe. La douleur a succédé à la surprise, avivée par mon sentiment d’impuissance. Le silence est revenu et je l’ai senti fier de s’être débarrassé de moi. Mon instinct de conservation a repris le dessus et je me suis glissé jusqu’au bas-côté pour éviter de me faire écraser si par le plus grand des hasards une voiture avait l’idée d’emprunter cette route à une heure pareille. » p.252

     

     


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  • La servante écarlate – Margaret Atwood

    1985 - Robet Laffont – Pavillons poche

     

     En 3 mots…

    Matrice, chambre, passé

     

     Impressions de lecture…

                J’ai lu ce livre (ma première lecture d’une œuvre de Margaret Atwood) peu de temps après Lire Lolita à Téhéran de Azar Nafisi et je n’ai pu m’empêcher de trouver des points communs entre les deux, ce dont j’ai déjà parlé dans un précédent billet (ici). Dans cette dystopie aux accents de revendications féministes, la république de Gilead, frappée par une dénatalité galopante,  asservit les femmes fertiles, comme Defred, l’héroïne et narratrice, afin de donner des enfants aux hauts dignitaires mariés. Sur fond de fanatisme religieux et d’oppression, ces femmes se résument à leur matrice et deviennent les esclaves d’hommes qu’elles n’ont pas choisis. Chacune est dépossédée de son nom, baptisée d’un nouveau patronyme marquant son appartenance et placée dans la maison de l’homme auquel elle a été attribuée. Elle y vit aux côtés de l’épouse de ce dernier et doit se livrer régulièrement à une cérémonie d’accouplement, en présence de la dite épouse, dans l’espoir d’être fécondée et de porter la grossesse à terme. Vêtue de rouge, voilée, elle vit comme une captive dans une austérité monacale. Elle peut sortir de la maison, mais ces incursions sont contrôlées et elle est privée de toutes les libertés et de toutes les formes d’émancipation dont jouissaient auparavant les femmes. Car Defred a connu une vie semblable à la nôtre avant l’avènement de cette nouvelle société. Elle avait un mari, une petite fille, elle travaillait, pouvait dépenser son argent, lire, s’exprimer, se maquiller et circuler comme bon lui semblait.

                 Disons-le tout de suite, ce roman d’anticipation est très convaincant et profondément effrayant. Les trente ans écoulés depuis son écriture ne lui ont pas fait perdre de sa force, bien au contraire. Certains de ces thèmes sont d’actualité et pourraient très bien constituer un avenir plus ou moins proche. Effrayant par sa dimension d’anticipation mais aussi par la puissance de son écriture. L’auteur nous fait pénétrer dans les pensées et les ressentis de l’héroïne. Par exemple, quand Defred sort voilée et qu’elle se sent résumée, dans son rapport à l’autre et au monde, à un regard au champ visuel réduit, ou bien quand elle est concentrée à l’intérieur d’elle-même, guettant les prémices des menstruations qui sont signes « d’échec ». Car Defred  devient elle-même obsédée par cette idée de procréer, par ce vide à remplir (p.127-128). La réflexion sur le corps est captivante, ce corps asservi, caché, privé de sensualité. Ici, une des armes d’oppression du gouvernement, d’annihilation de l’individu, de déshumanisation,  passe par l’élimination des stimuli sensoriels (d’ailleurs Azar Nafisi évoque aussi cette privation dans Lire Lolita à Téhéran, p.286 notamment, lire le billet sur cette œuvre, ici). Au début de la cinquième partie, intitulée « Sieste », Defred s’ennuie, elle voudrait occuper ses mains, fumer une cigarette, elle voudrait être comme ces cochons dont elle a entendu dire qu’on leur donnait un ballon pour les occuper, « Je voudrais bien avoir un ballon de cochon » (p.120) pense-t-elle.

    Au-delà de l’aspect féministe et féminin, le livre est aussi une grande réflexion sur le conditionnement, l’asservissement des individus à une organisation du pouvoir et de la société. Car Defred voudrait se révolter, mais elle est aussi tentée de baisser les bras et de rentrer pleinement dans ce moule qu’on lui impose. Elle est parfois gagnée par le désespoir et l’envie d’en finir. Moïra, son amie, sert d’ailleurs de contraste, elle est celle qui a osé se libérer alors que Defred et ses autres camarades étaient en train de perdre « le goût de la liberté » (p.225). Car oui, Defred a connu autre chose et elle se sent comme « une réfugiée du passé » (p.379), la formule est évocatrice, elle est exilée, déracinée et elle ressasse ses souvenirs, sa vie d’avant.  Malgré le fait que le récit nous fasse partager l’intériorité de Defred, il y a dans tout le livre quelque chose de très cinématographique, car l’image y tient une part importante, les costumes très graphiques des servantes, les cérémonies qui sont des mises en scène, les détails visuels, les descriptions etc. Le roman a d’ailleurs été porté au cinéma, par Volker Schlöndorff en 1990 et adapté en série tv en 2017 par Bruce Miller, mais je n’ai vu ni l’un ni l’autre. Le thème de l’image, de la vue, prend une place importante dans le roman. Le Mur en est une des expressions, ce Mur en ville sur lequel sont pendus des opposants au régime, spectacle macabre qui entretient la terreur et dont pourtant Defred ne peut détacher ses yeux et qu’elle retourne voir, jour après jour.

     

                La construction est très bonne, elle invite le lecteur à assembler petit à petit le puzzle, ce qui tient notre attention en éveil et nous fait entrer pleinement dans l’histoire. Même si le rythme ne m’a pas toujours convaincue, il y a quand même des moments où on est emporté par l’envie de connaître la suite. La temporalité du récit est très intéressante, à la narration au présent, se mêlent des souvenirs et des projections. Travail sur la temporalité qui trouve son point d’orgue dans la dernière section du livre : les « notes historiques ». Ce qui est un futur pour nous, le récit de Defred raconté au présent, devient le passé d’autres personnes (qui se situent donc dans un futur encore plus éloigné pour nous). Une réalité de la marche du temps : notre présent deviendra un passé, et même un passé lointain, il constituera un jour le sujet de recherche des archéologues et historiens du futur. Cette section dissèque de manière plus didactique la structure et les principes de la république Gileadienne en lui donnant la petite patine des objets d’étude universitaire. L’histoire (avec un petit h) de Defred entre alors dans l’Histoire (avec un grand H). Le recul de l’Histoire met une certaine distance entre notre propre vie et les éléments du passé, mais cette distance semble abolie dans l’œuvre de fiction. La littérature et l’imaginaire tissent un rapport très immédiat, tant intellectuel qu’émotionnel, entre notre esprit et l’œuvre de fiction. Face à  l’Histoire, dont les drames et les horreurs semblent voués à se répéter, la littérature (porteuse de témoignages, de reconstitution, de réflexion sur l’âme humaine, d’anticipation, de nouveaux mondes possibles) ne joue-t-elle pas un rôle déterminant « si nous voulons permettre à nos formation sociales de produire des sujets capables de se donner des valeurs épanouissantes et réfléchies ? », je reprends là les mots d’Yves Citton. Citation tirée (p.231) de son formidable ouvrage  Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? aux éditions Amsterdam, qui démontre de manière passionnante et convaincante le pouvoir impérissable et les forces motrices des grandes œuvres littéraires.

      

     Une phrase…

    «  Nous vivions dans les brèches entre les histoires » p.99

     

     Un passage…

    «          Je pense, Dieu Bon, je ferai tout ce que Tu voudras. Maintenant que Tu m’as épargnée, je m’effacerai si c’est ce que Tu veux vraiment. Je me viderai, réellement, je deviendrai un calice. Je renoncerai à Nick, j’oublierai les autres, je cesserai de me plaindre. J’accepterai mon sort. Je me sacrifierai. Je ferai pénitence. J’abdiquerai. Je renoncerai.

    Je sais que cela ne peut pas être la bonne voie, mais c’est pourtant ce que je pense. Tout ce qu’on nous a enseigné au Centre Rouge, tout ce contre quoi j’ai résisté, revient à flots. Je ne veux pas souffrir, je ne veux pas être une danseuse, les pieds ballants, la tête, un rectangle de tissu blanc, je ne veux pas être une poupée pendue au Mur, je ne veux pas être un ange sans ailes. Je veux continuer à vivre peu importe comment. Je cède mon corps, librement, à l’usage des autres. Ils peuvent faire de moi ce qu’ils veulent. Je suis abjecte.

     

    Je ressens, pour la première fois, leur véritable pouvoir. » p.470-471

     

     

     

     

     

     


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  •  Ariel – Sylvia Plath

    1965 - Éditions Poésie/Gallimard

     

      En 3 mots…

     Pierre, nuit, boîte

      

     Impressions de lecture…

               Ariel paraît deux ans après que l’auteur ait mis fin à ses jours, à l’âge de trente ans, en se suicidant au gaz. La biographie de Sylvia Plath est fascinante :  ses fêlures personnelles qui entraînèrent tentatives de suicide et dépression, le couple mythique qu’elle forma avec Ted Hughes, sa fin tragique et prématurée et son aura posthume de poète majeur du XXème siècle, de figure emblématique pour les féministes. Son vécu a nourri son œuvre, elle se raconte dans ses écrits avec une lucidité et une honnêteté déconcertantes.

               Il est bien sûr difficile de lire de la poésie traduite et il faut aller voir un peu la version originale pour saisir précisément la langue de l’auteur. Mais Valérie Rouzeau, qui assure la présentation et la traduction du présent recueil, relève cette gageure brillamment, cherchant toujours, on le sent, à servir la voix de l’auteur avec ferveur et engagement. L’émotion demeure. L’univers de Sylvia Plath se déplie comme une fresque d’origamis géants enfermés à l’intérieur des pages et qui dressent autour de nous, peu à peu, un décor proche du cauchemar, des terreurs enfantines, des peurs primales… des arbres sombres, des rochers menaçants, une végétation macabre et des sons inquiétants… Comme Gulliver dans le poème éponyme (p.49), le lecteur est capturé dans la toile tissée par l’auteur.

                     Sa poésie est entêtante, sans doute parce qu’elle fait justement appel à ces images de l’inconscient collectif qui hantent chacun/chacune de nous. Elle nous tend un miroir. L’eau dont la surface a le pouvoir de refléter est d’ailleurs un motif que l’on retrouve dans plusieurs textes. La mort, source ou finitude de toutes les peurs primales, est omniprésente. Au fil des pages, Sylvia égraine ses mythèmes, inlassablement, avec obsession : la maternité (la naissance, contraire de la mort ou peut-être sont-ce plutôt les deux faces d’une même médaille car la mort chez Plath prend des allures de retour à la matrice), le cheval au galop (notons d’ailleurs que le cheval est un animal psychopompe), les hôpitaux et les ambulances, les médecins et les infirmières, les blessures, les cicatrices et le sang. La couleur rouge, lancinante, souvent associée aux fleurs (tulipes, coquelicots) et qui évoquent des plaies, des bouches ensanglantées. Les éléments aussi reviennent à chaque coin de page : l’air, l’eau, la terre, le feu. Le vent, le sol, les pierres, le ciel, l’océan qui se déchaînent, qui engloutissent. Plusieurs textes explorent cette idée d’engloutissement, s’enfoncer et se perdre dans le sol, comme les personnes mortes qu’on enterre : « Tulipes » (p.23), « La voix dans l’orme » (p.29), « Gulliver » (p.49). Une imagerie qui rejoint sans doute la peur de la paralysie que Sylvia Plath redoutait comme nous l’indique Valérie Rouzeau dans sa note 14, p.110 ; angoisse qui s’exprime dans le poème Méduse (p.54). Comme je l’ai déjà noté, la pierre, les cailloux, se retrouvent dans nombre de poèmes, la pétrification comme métaphore de la maladie, de la diminution puis de la mort : « mon corps est un galet pour elles » (p.24).

    « Berck-plage » (p.35) est un texte puissant et sublime sur le deuil et évoque sans détours les aspects concrets d’un enterrement : le cercueil, le chagrin, le disparu qui devient un saint, l’ensevelissement.

     

    La mort semble être partout autour de l’auteur, en témoigne le texte « La lune et le cyprès » p.56 dans lequel elle décrit ce qu’il y a autour de sa maison, un vieux presbytère qu’elle a acheté avec son mari dans le village de Court Green (ce sont toujours les notes de Valérie Rouzeau qui nous l’apprennent, p.110) et à côté duquel se trouve un cimetière et le cyprès qu’elle voit depuis sa fenêtre. Le cyprès, arbre des cimetières, planté depuis l’Antiquité près des buchers et des tombeaux, symbole de vie éternelle car il reste toujours vert. Dans Les Métamorphoses (au livre X) , Ovide raconte l’origine légendaire de cet arbre, voué au funéraire : Le jeune Cyparisus, inconsolable de la mort d’un cerf magnifique qu’il a lui-même tué par mégarde demande à Phébus la faveur de pouvoir verser des larmes éternelles ; Le dieu le change en cyprès et gémit : « Moi, je te pleurerai toujours ; toi, tu pleureras les autres et tu t’associeras à leurs douleurs ». Ted Hugues, époux de Sylvia Plath et qui lui suggéra d’écrire ce poème, connaissait, sans nul doute, cette histoire, lui qui proposa une réécriture des Métamorphoses, parue en 1997 sous le titre Tales from Ovid. On retrouve le cyprès dans d’autres textes : « Les mannequins de Munich » (p.92), où les cyprès sont directement associés aux hydres et donc à la mythologie antique et « Petite fugue » (p.87), texte dans lequel plane l’ombre du père. Un père très présent dans les écrits de Sylvia Plath, d’abord vénéré puis détesté et rejeté, source de traumatisme précoce, figure inquiétante. À lire, le troublant « Papa » (p.66) dans lequel elle évoque sa tentative de suicide à 20 ans.

     

    Le mythe de la résurrection imprègne l’œuvre de Plath, notamment dans le texte « Arriver » (p.51). Le passage sur terre ne serait-il qu’une traversée d’un territoire ravagé par la guerre, d’un charnier infernal ? Au bout, la promesse d’oubli des eaux du Léthé (fleuve de la mythologie censé apporter l’amnésie à ceux qui boivent ses eaux) afin de redevenir aussi « pure qu’un bébé » (p.53), être innocent, encore épargné.

     

    Quelques textes ont une tonalité un peu différente, notamment les quatre poèmes sur les abeilles (« L’assemblée aux abeilles » p.74, « Livraison de la boîte aux abeilles » p.78, « Dards » p.80, « Passer l’hiver » p.83). « Livraison de la boîte aux abeilles » m’a particulièrement fasciné, elle y décrit un mélange de terreur et de pouvoir, la peur de cette petite armée grouillante d’abeilles et le pouvoir démiurgique de vie ou de mort qu’elle a sur elles : « Demain je suis bonne comme le bon dieu, je les libère » (p.79). L’idée de la mort, bien sûr, est toujours là ; la boîte lui évoque même un cercueil, « le cercueil d’un nain ». Ce texte me semble une sublime expression tout à la fois de la fragilité et de la force de la vie. « Passer l’hiver » (p.83)  cristallise pour moi une impression très forte que j’ai eu à la lecture de ce recueil : l’univers domestique versus celui des forces sauvages, aussi inquiétants l’un que l’autre. La maison, la cuisine, les chambres d’hôpitaux contre la nature, la nuit, le vent, le sol qui engloutit. Dans le texte « Passer l’hiver » la nuit demeure au cœur de la maison, dans la cave « Six yeux de chats dans la cave / Qui passent l’hiver dans une ténèbre sans fenêtre / Au cœur de la maison […] Je n’ai jamais mis les pieds dans cette pièce. / Je ne pourrais jamais respirer dans cette pièce. Le noir s’y recroqueville comme une chauve-souris » (p.83). L’hiver, saison endolorie, n’est-elle pas comme une mort lente, avant le printemps, la résurrection ? Période de renoncement aussi, les abeilles qui se sont débarrassées des hommes, ne vivent plus de fleurs, mais de sirop, « Elles y consentent. Le froid s’est installé. » (p.84). C’est aussi d’elle dont elle parle, de la femme, besogneuse comme les abeilles, entourée d’ « objets navrants » (elle écorche au passage la propriété, le matérialisme), recluse dans sa maison et ses tâches ménagères, servante vouée à la reproduction, et dont l’esprit s’éteint : « son corps est un bulbe au milieu du froid, trop gourd pour penser. » (p.85).

     

    Dans « Cadeau d’anniversaire » (p.58) elle raconte de manière saisissante son mal être, son envie de mort. Elle s’y décrit aussi comme celle qui veut être la parfaite femme au foyer, affairée dans sa cuisine,  image dont elle nous montre le caractère tout à la fois tranquillisant et enfermant : « Celle-là qui mesure la farine, retranche l’excédent de pâte / Et se conforme aux lois, aux lois, aux lois. » (p.58). Et dans « Le candidat » (p.17)  elle met en scène la marchandisation de l’humain, de la femme particulièrement : « Une vraie poupée vivante, vous pouvez vérifier. / Ça coud, ça fait à manger, / Et ça parle et ça parle et ça parle. / Ça marche, regardez, il ne lui manque rien. / Vous avez un trou, c’est une ventouse. / Vous avez un œil, c’est une image. / Mon garçon c’est votre dernière chance. / Allez-vous l’épouser, alors vous l’épousez ? » (p.18). Le ton et l’acidité du texte m’évoque un autre poème, de Taslima Nasreen intitulé « Femmes marchandises » : « Une femme, vous voulez une femme ? / Il y a là toutes sortes de femmes. […] Nez percé, oreilles percées, tube digestif percé, / Touchez et vérifiez bien que rien d’autre n’est percé. […] Donnez-lui trois solides repas par jour, / Offrez-lui des saris, des bijoux et un bon savon / Pour adoucir son corps. / Elle ne lèvera pas les yeux, n’élèvera pas la voix, / C’est une femme timide et réservée, / Capable de préparer sept plats rien que pour le déjeuner ».

      

     Une phrase…

     « Je suis cette demeure hantée par un cri. » p.30 « La voix dans l’orme »

     

      Un passage…

     

    Les mots

     

    Haches

    Qui cognent et font sonner le bois,

    Retentir les échos !

    Échos partis

    Gagner les lointains comme des chevaux. 

     

    La sève

    Comme des larmes coule comme

    L’eau s’évertue

    À rétablir son miroir

    Au-dessus du rocher

     

    Effondré, retourné,

    Crâne blanc

    Que mord la mauvaise herbe.

    Après des années je

    Les retrouve sur le chemin –  

     

    Secs, sans cavalier, les mots

    Et leur galop infatigable

    Quand

    Depuis le fond de l’étang, les étoiles 

    Régissent une vie.

     

    En version originale :

     

    Words

     

    Axes
    After whose stroke the wood rings,
    And the echoes!
    Echoes traveling
    Off from the center like horses.
    The sap
    Wells like tears, like the
    Water striving
    To re-establish its mirror
    Over the rock
    That drops and turns,
    A white skull,
    Eaten by weedy greens.
    Years later I
    Encounter them on the road—-
    Words dry and riderless,
    The indefatigable hoof-taps.
    While
    From the bottom of the pool, fixed stars
    Govern a life.


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  •  Easter parade – Richard Yates

     1976 - Éditions Robert Laffont – pavillons poche

     

      En 3 mots…

     Perdre, photographie, écriture

      

       Impressions de lecture…

               Ma deuxième lecture de Richard Yates. Conquise par Un été à Cold Spring, je me suis lancée avec envie dans ce livre qui traînait chez moi depuis un petit moment déjà. Et je n’ai pas été déçue ! (comme pour chacune de mes rencontres avec Yates). Easter parade m’a peut-être encore plus bouleversée que ma lecture précédente car c’est un livre sur la vie, l’existence, la destinée, la trajectoire, l’itinéraire… bref ce voyage que chacun de nous parcoure de sa naissance à sa mort au milieu des autres êtres vivants et de la société dans laquelle il est parachuté. Le roman suit les sœurs Grimes, Sarah la brune et Emily la blonde, de leur enfance jusqu’à leur fin, ou presque. Et comme dans une bonne légende mythologique, la couleur est donnée dès le début, dès la première phrase, dans cette annonce funeste : « Aucune des deux sœurs Grimes ne serait heureuse dans la vie, et à regarder en arrière, il apparaît que les ennuis commencèrent avec le divorce de leurs parents » p.11.

                 Je ne reviens pas sur l’attirance de Richard Yates pour les ratés, les paumés, les perdants, point que j’ai développé dans mon premier billet (que vous pouvez consulter ici). Une fois encore l’auteur trace ici le parcours de deux femmes qui se laissent prendre aux pièges de la vie et de la société. Et le lecteur se demande si vraiment elles auraient pu les éviter, ces pièges ? Est-ce que l’on peut réussir sa vie ? Et que signifie réussir sa vie ? Être heureux/heureuse, peut-être… Une vie heureuse est-elle possible ? Richard Yates n’écrit pas un essai philosophique, pas du tout. Il redonne, au roman toutes ses lettres de noblesse, sa beauté, sa force et sans doute sa raison d’être : par le biais de la fiction, par le pouvoir d’identification, affection, compassion qu’il crée entre le lecteur et les personnages, il traite des grandes questions de l’existence, des émotions et des angoisses humaines.

               En refermant ce livre, j’étais bouleversée,  je l’ai dit. Je me sentais grave comme quelqu’un qui viendrait de toucher à un des grands mystères de l’âme humaine. Est-ce à cause de mon vécu ? du milieu d’où je viens ? des résonnances qui se sont faites en moi entre certains personnages, certains épisodes et des personnes de mon entourage, des épisodes de ma propre vie ? Est-ce pour ces raisons que je me suis sentie si touchée, si concernée ? Certes, Yates traite de thèmes inhérents à la nature humaine, au-delà des classes et des époques : l’enfance, l’amour (filiale, parentale, fraternel, amoureux…), le temps qui passe, la vieillesse… Mais il le fait dans un décor bien précis, celui de la middle-class américaine du XXème siècle, ce qui ancre le récit dans une certaine réalité, avec certains ingrédients (le divorce, la fac, la libération sexuelle des années 60, l’alcool, la maison de retraite). Les personnages principaux sont très attachants et leurs aventures émouvantes. Les sentiments, les contradictions, les faiblesses et le temps qui passe sont peints merveilleusement. Richard Yates est un virtuose en la matière. Et c’est ce qui tisse ce lien de proximité entre le lecteur et les personnages.

               Pour les sœurs Grimes, la question du bonheur est réglée d’avance comme l’annonce la première phrase. Pourtant, Yates ne décrit pas ici des vies de malheurs sur lesquelles le sort s’acharne. Non, l’auteur nous raconte des vies, tout simplement, avec leurs lots de joies, d’amour, de petit succès et de grandes désillusions, de chagrins, d’obstacles et de deuils. Il nous montre deux femmes, disposant de leur libre arbitre, face à l’existence, aux possibilités de leurs destins respectifs. Mais il nous montre aussi et surtout comment, par quel mécanisme de vie, de société, de pensée, de lâcheté, des choix importants dans leur vie leur échappent… sans en faire trop, sans souligner outrageusement les rouages, sans nous dire ce qu’il faut comprendre, sans tomber dans le pathétique et la caricature. La vie nous façonne. La vie fait vieillir, autant que le temps. La vie est faite d’accidents, la vie blesse et laisse des traces. Ainsi cet épisode, très fort, au début du roman et qui conclue le premier chapitre, dans lequel Sarah se blesse de manière assez impressionnante, lors d’un jeu d’enfant sous les yeux de sa sœur Emily : « L’œil de Sarah ne fut pas abîmé – ses grands yeux d’un marron profond demeureraient le trait dominant d’un visage qui deviendrait beau – mais jusqu’à la fin de ses jours, une jolie cicatrice bleuâtre se balancerait de son sourcil à sa paupière, tel un trait de crayon hésitant, et Emily ne pourrait jamais la regarder sans se souvenir comme sa sœur avait bien supporté la douleur. » p.21. Comme l’écrit John Steinbeck dans Une saison amère  «  Être vivant, de toute façon, c’est avoir des cicatrices. » (Il s’agit d’ailleurs de la phrase que j’ai choisie dans mon billet sur cette œuvre, à lire ici).

               Oui, Yates écrit sur la vie, avec sensibilité et acuité. La fin du roman laisse tout de même un peu de place à l’espoir. Et semble nous dire, en filigrane, que la clé est la « famille », dernier mot du roman (dans la version française comme dans la version originale). C’est elle la source des tourments, des traumatismes, des carences et des choses à payer,  c’est peut-être elle aussi la source du bonheur…

     

     Une phrase…

    «  Une intellectuelle pouvait avoir une mère qui montrait sa culotte chaque fois qu’elle était saoule, mais elle s’arrangeait pour que cela ne la touche pas. » p.75

     

     Un passage…

     « Moins d’un an plus tard, il retourna en Californie, et cette fois, son absence fut remplie de silence et de terreur. Elle ne pouvait même pas projeter d’aller le chercher en voiture, parce qu’elle n’était pas sûre du jour ou du soir de son retour, et encore moins de l’heure de son vol. Elle ne pouvait qu’attendre, essayer d’apaiser le mécontentement d’Hannah Baldwin durant les heures de bureau et réprimer sa vive tentation de boire jusqu’à sombrer dans le sommeil, chaque soir.

     

                À un moment, au cours de cette période, alors qu’elle reprenait le chemin du bureau après le déjeuner, elle remarqua une femme au visage hagard et aigri – un visage dont n’importe qui aurait convenu qu’il vieillissait mal (avec des yeux ridés aux cernes profondes, une bouche molle, une moue amère) – et se rendit compte avec stupeur qu’il s’agissait de son propre reflet, surpris dans une vitrine. » p.299-300

     

     


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  • Une Saison amère - John Steinbeck

    1961 - Éditions Jean-Claude Lattès, livre de poche

     

     En 3 mots…

    Maison, clarté, déception

     

     Impressions de lecture…

    John Steinbeck est un très grand écrivain, il n’est pas besoin de le préciser. Prix Nobel de littérature en 1962, ses œuvres majeures ont marquées la littérature américaine et mondiale. Une Saison amère est son dernier roman. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire, je l’ai savouré en vérité. Et comme pour mes autres lectures de Steinbeck, j’ai ressenti le besoin de marquer des passages, de souligner des phrases. Ses analyses humaines me touchent et me parlent. Le style est riche et plaisant.

                Une Saison amère… les initiales du titre en français (car le titre original est The Winter of our discontent), je m’en suis rendue compte lors de ma prise de notes, font U.S.A. C’est drôle et c’est un joli clin d’œil. John Steinbeck est bien un ÉCRIVAIN AMÉRICAIN et un ÉCRIVAIN DE L’AMÉRIQUE !  L’Histoire, les paysages et les gens de ce pays imprègnent et peuplent son œuvre, ils en sont la matière même… Il écrit sur un territoire et sur ses habitants. Les pionniers, la conquête, les immigrants, le terreau géologique, les petites villes, les mentalités, etc.  Ses livres sont pleins de force et de terre, ils s’enracinent. Mais l’esprit, lui, a le pouvoir de s’envoler. Par moment, je vois en Steinbeck un Jean Giono américain (ils n’ont d’ailleurs que 5 ans d’écart. Et un air de ressemblance ?). Comme le rappelle la quatrième de couverture, le Comité du Prix Nobel a déclaré qu’avec son dernier roman John Steinbeck « donnait à voir la vérité en toute indépendance, avec un instinct impartial pour ce qui est authentiquement américain, que ce soit en bien ou en mal ». En effet, en lisant Steinbeck, on a le sentiment qu’il a su capter et enfermer l’esprit américain, sans complaisance, avec lucidité et franchise.

                Derrière l’histoire d’un homme, Ethan Allen Hawley, petit employé d’une épicerie, Une Saison amère trace habilement une critique des prémices de notre société de consommation, matérialiste, capitaliste, individualiste, corrompue et régie par la recherche du profit. Ethan Hawley est descendant d’une riche famille désormais ruinée. Vestiges de ce beau passé : son nom et sa maison ; La maison des Hawley. Et, pour le héros, ce patrimoine est important, il est comme une caution, il témoigne, il légitime « Au magasin j’étais un raté dans ma maison j’étais un Hawlay » (p.140-141) pense Ethan. Car l’épicerie dans laquelle il travaille appartenait jadis à sa famille, maintenant il n’y est plus qu’un employé. Et autour de lui tout le monde (femme, enfants, connaissances) le presse de devenir quelqu’un d’important, d’avoir de l’ambition, de gagner plus d’argent. Alors qu’Ethan se satisfait d’être simplement quelqu’un de bien. Modèle d’honnêteté, il ne vole pas son patron, il repousse une proposition de pot de vin, il reste fidèle à sa femme. Mais les pressions de chacun vont l’amener à envisager des moyens déloyaux et illégaux de donner à sa famille le confort matériel qu’on lui réclame.

                Il s’entend bien avec sa femme, il l’aime, mais sans passion et sans partager avec elle une communion d’esprit. Il est un père aimant, mais ses enfants sont des individus en construction qu’il ne comprend pas toujours. Je ne connais pas vraiment la biographie de John Steinbeck, je ne sais pas grand-chose de sa vie. Mais en lisant la dédicace du livre « À Beth, ma sœur, dont la lumière brille avec clarté », je ne peux m’empêcher de voir un parallèle entre cette sœur et le personnage de la fille, Ellen, qui semble confirmé par la fin du roman. Cette fille décrite davantage comme une sœur d’ailleurs. L’auteur fait un très beau portrait d’adolescente, un portrait fascinant de féminité en construction (voir par exemple p.99). Les passages sur la femme du héros, Mary sont aussi magnifiques, de délicatesse et de gravité. Enfin, Ethan est un ami loyal, il essaie de venir en aide à un vieux camarade, Danny, qui fut comme un frère pour lui, dans le passé. Mais Danny est devenu alcoolique et sa dépendance a érigé une séparation entre eux. Au milieu de cette foule pressante, de ces gens qui attendent tous quelque chose de lui, comme les clients de l’épicerie qui se succèdent toute la journée, Ethan ressent la solitude. Bien qu’il ne soit jamais vraiment seul, tant les autres prennent part en lui, tant leurs attentes viennent le tourmenter. Même les morts reviennent du passé pour hanter son esprit.

                 Tout une galerie de personnages défile dans le décor, superbement décrit, de ce petit port de la Nouvelle Angleterre. En la matière le début du chapitre 11 (qui commence p.207) est extrêmement savoureux. Un voyage. C’est bien l’impression que j’ai eu en refermant ce livre. Encore secouée par la fin, j’ai eu l’impression de rentrer d’un long voyage, un peu fatiguée, un peu triste (de cette tristesse qui précède la nostalgie) et la tête pleine.

     

      Une phrase…

     «  Être vivant, de toute façon, c’est avoir des cicatrices. » p.122

     

     Un passage…

     «  Je ne sais pas avec certitude comment sont les autres à l’intérieur d’eux-mêmes… ils sont sans doute à la fois tous différents et tous semblables. Je ne peux que me perdre en conjectures. Mais ce que je sais, c’est la façon dont je me contorsionne et me tortille pour échapper à une vérité blessante, et la façon dont, quand finalement je n’ai plus le choix, je fais mine de l’ignorer, dans l’espoir qu’elle s’en aille. Les autres disent-ils d’un petit air sage : « J’y réfléchirai demain à tête reposée », pour ensuite faire fond sur un avenir espéré ou un passé expurgé, comme un enfant qui s’échine à jouer dans le but de nier l’échéance du coucher ?

                 Les pas languissants qui me ramenaient à la maison traversaient le champ de mines de la vérité. L’avenir était ensemencé de dents de dragon fertiles. Il n’y avait rien d’anormal à aller chercher un mouillage sûr dans le passé. Mais sur cette route-là, me barrant fermement le chemin se dressait Tante Deborah, oiseau majestueux lâché sur une volée de mensonges, les yeux pareils à deux points d’interrogation éclatants. » p.296

     


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