•  Ariel – Sylvia Plath

    1965 - Éditions Poésie/Gallimard

     

      En 3 mots…

     Pierre, nuit, boîte

      

     Impressions de lecture…

               Ariel paraît deux ans après que l’auteur ait mis fin à ses jours, à l’âge de trente ans, en se suicidant au gaz. La biographie de Sylvia Plath est fascinante :  ses fêlures personnelles qui entraînèrent tentatives de suicide et dépression, le couple mythique qu’elle forma avec Ted Hughes, sa fin tragique et prématurée et son aura posthume de poète majeur du XXème siècle, de figure emblématique pour les féministes. Son vécu a nourri son œuvre, elle se raconte dans ses écrits avec une lucidité et une honnêteté déconcertantes.

               Il est bien sûr difficile de lire de la poésie traduite et il faut aller voir un peu la version originale pour saisir précisément la langue de l’auteur. Mais Valérie Rouzeau, qui assure la présentation et la traduction du présent recueil, relève cette gageure brillamment, cherchant toujours, on le sent, à servir la voix de l’auteur avec ferveur et engagement. L’émotion demeure. L’univers de Sylvia Plath se déplie comme une fresque d’origamis géants enfermés à l’intérieur des pages et qui dressent autour de nous, peu à peu, un décor proche du cauchemar, des terreurs enfantines, des peurs primales… des arbres sombres, des rochers menaçants, une végétation macabre et des sons inquiétants… Comme Gulliver dans le poème éponyme (p.49), le lecteur est capturé dans la toile tissée par l’auteur.

                     Sa poésie est entêtante, sans doute parce qu’elle fait justement appel à ces images de l’inconscient collectif qui hantent chacun/chacune de nous. Elle nous tend un miroir. L’eau dont la surface a le pouvoir de refléter est d’ailleurs un motif que l’on retrouve dans plusieurs textes. La mort, source ou finitude de toutes les peurs primales, est omniprésente. Au fil des pages, Sylvia égraine ses mythèmes, inlassablement, avec obsession : la maternité (la naissance, contraire de la mort ou peut-être sont-ce plutôt les deux faces d’une même médaille car la mort chez Plath prend des allures de retour à la matrice), le cheval au galop (notons d’ailleurs que le cheval est un animal psychopompe), les hôpitaux et les ambulances, les médecins et les infirmières, les blessures, les cicatrices et le sang. La couleur rouge, lancinante, souvent associée aux fleurs (tulipes, coquelicots) et qui évoquent des plaies, des bouches ensanglantées. Les éléments aussi reviennent à chaque coin de page : l’air, l’eau, la terre, le feu. Le vent, le sol, les pierres, le ciel, l’océan qui se déchaînent, qui engloutissent. Plusieurs textes explorent cette idée d’engloutissement, s’enfoncer et se perdre dans le sol, comme les personnes mortes qu’on enterre : « Tulipes » (p.23), « La voix dans l’orme » (p.29), « Gulliver » (p.49). Une imagerie qui rejoint sans doute la peur de la paralysie que Sylvia Plath redoutait comme nous l’indique Valérie Rouzeau dans sa note 14, p.110 ; angoisse qui s’exprime dans le poème Méduse (p.54). Comme je l’ai déjà noté, la pierre, les cailloux, se retrouvent dans nombre de poèmes, la pétrification comme métaphore de la maladie, de la diminution puis de la mort : « mon corps est un galet pour elles » (p.24).

    « Berck-plage » (p.35) est un texte puissant et sublime sur le deuil et évoque sans détours les aspects concrets d’un enterrement : le cercueil, le chagrin, le disparu qui devient un saint, l’ensevelissement.

     

    La mort semble être partout autour de l’auteur, en témoigne le texte « La lune et le cyprès » p.56 dans lequel elle décrit ce qu’il y a autour de sa maison, un vieux presbytère qu’elle a acheté avec son mari dans le village de Court Green (ce sont toujours les notes de Valérie Rouzeau qui nous l’apprennent, p.110) et à côté duquel se trouve un cimetière et le cyprès qu’elle voit depuis sa fenêtre. Le cyprès, arbre des cimetières, planté depuis l’Antiquité près des buchers et des tombeaux, symbole de vie éternelle car il reste toujours vert. Dans Les Métamorphoses (au livre X) , Ovide raconte l’origine légendaire de cet arbre, voué au funéraire : Le jeune Cyparisus, inconsolable de la mort d’un cerf magnifique qu’il a lui-même tué par mégarde demande à Phébus la faveur de pouvoir verser des larmes éternelles ; Le dieu le change en cyprès et gémit : « Moi, je te pleurerai toujours ; toi, tu pleureras les autres et tu t’associeras à leurs douleurs ». Ted Hugues, époux de Sylvia Plath et qui lui suggéra d’écrire ce poème, connaissait, sans nul doute, cette histoire, lui qui proposa une réécriture des Métamorphoses, parue en 1997 sous le titre Tales from Ovid. On retrouve le cyprès dans d’autres textes : « Les mannequins de Munich » (p.92), où les cyprès sont directement associés aux hydres et donc à la mythologie antique et « Petite fugue » (p.87), texte dans lequel plane l’ombre du père. Un père très présent dans les écrits de Sylvia Plath, d’abord vénéré puis détesté et rejeté, source de traumatisme précoce, figure inquiétante. À lire, le troublant « Papa » (p.66) dans lequel elle évoque sa tentative de suicide à 20 ans.

     

    Le mythe de la résurrection imprègne l’œuvre de Plath, notamment dans le texte « Arriver » (p.51). Le passage sur terre ne serait-il qu’une traversée d’un territoire ravagé par la guerre, d’un charnier infernal ? Au bout, la promesse d’oubli des eaux du Léthé (fleuve de la mythologie censé apporter l’amnésie à ceux qui boivent ses eaux) afin de redevenir aussi « pure qu’un bébé » (p.53), être innocent, encore épargné.

     

    Quelques textes ont une tonalité un peu différente, notamment les quatre poèmes sur les abeilles (« L’assemblée aux abeilles » p.74, « Livraison de la boîte aux abeilles » p.78, « Dards » p.80, « Passer l’hiver » p.83). « Livraison de la boîte aux abeilles » m’a particulièrement fasciné, elle y décrit un mélange de terreur et de pouvoir, la peur de cette petite armée grouillante d’abeilles et le pouvoir démiurgique de vie ou de mort qu’elle a sur elles : « Demain je suis bonne comme le bon dieu, je les libère » (p.79). L’idée de la mort, bien sûr, est toujours là ; la boîte lui évoque même un cercueil, « le cercueil d’un nain ». Ce texte me semble une sublime expression tout à la fois de la fragilité et de la force de la vie. « Passer l’hiver » (p.83)  cristallise pour moi une impression très forte que j’ai eu à la lecture de ce recueil : l’univers domestique versus celui des forces sauvages, aussi inquiétants l’un que l’autre. La maison, la cuisine, les chambres d’hôpitaux contre la nature, la nuit, le vent, le sol qui engloutit. Dans le texte « Passer l’hiver » la nuit demeure au cœur de la maison, dans la cave « Six yeux de chats dans la cave / Qui passent l’hiver dans une ténèbre sans fenêtre / Au cœur de la maison […] Je n’ai jamais mis les pieds dans cette pièce. / Je ne pourrais jamais respirer dans cette pièce. Le noir s’y recroqueville comme une chauve-souris » (p.83). L’hiver, saison endolorie, n’est-elle pas comme une mort lente, avant le printemps, la résurrection ? Période de renoncement aussi, les abeilles qui se sont débarrassées des hommes, ne vivent plus de fleurs, mais de sirop, « Elles y consentent. Le froid s’est installé. » (p.84). C’est aussi d’elle dont elle parle, de la femme, besogneuse comme les abeilles, entourée d’ « objets navrants » (elle écorche au passage la propriété, le matérialisme), recluse dans sa maison et ses tâches ménagères, servante vouée à la reproduction, et dont l’esprit s’éteint : « son corps est un bulbe au milieu du froid, trop gourd pour penser. » (p.85).

     

    Dans « Cadeau d’anniversaire » (p.58) elle raconte de manière saisissante son mal être, son envie de mort. Elle s’y décrit aussi comme celle qui veut être la parfaite femme au foyer, affairée dans sa cuisine,  image dont elle nous montre le caractère tout à la fois tranquillisant et enfermant : « Celle-là qui mesure la farine, retranche l’excédent de pâte / Et se conforme aux lois, aux lois, aux lois. » (p.58). Et dans « Le candidat » (p.17)  elle met en scène la marchandisation de l’humain, de la femme particulièrement : « Une vraie poupée vivante, vous pouvez vérifier. / Ça coud, ça fait à manger, / Et ça parle et ça parle et ça parle. / Ça marche, regardez, il ne lui manque rien. / Vous avez un trou, c’est une ventouse. / Vous avez un œil, c’est une image. / Mon garçon c’est votre dernière chance. / Allez-vous l’épouser, alors vous l’épousez ? » (p.18). Le ton et l’acidité du texte m’évoque un autre poème, de Taslima Nasreen intitulé « Femmes marchandises » : « Une femme, vous voulez une femme ? / Il y a là toutes sortes de femmes. […] Nez percé, oreilles percées, tube digestif percé, / Touchez et vérifiez bien que rien d’autre n’est percé. […] Donnez-lui trois solides repas par jour, / Offrez-lui des saris, des bijoux et un bon savon / Pour adoucir son corps. / Elle ne lèvera pas les yeux, n’élèvera pas la voix, / C’est une femme timide et réservée, / Capable de préparer sept plats rien que pour le déjeuner ».

      

     Une phrase…

     « Je suis cette demeure hantée par un cri. » p.30 « La voix dans l’orme »

     

      Un passage…

     

    Les mots

     

    Haches

    Qui cognent et font sonner le bois,

    Retentir les échos !

    Échos partis

    Gagner les lointains comme des chevaux. 

     

    La sève

    Comme des larmes coule comme

    L’eau s’évertue

    À rétablir son miroir

    Au-dessus du rocher

     

    Effondré, retourné,

    Crâne blanc

    Que mord la mauvaise herbe.

    Après des années je

    Les retrouve sur le chemin –  

     

    Secs, sans cavalier, les mots

    Et leur galop infatigable

    Quand

    Depuis le fond de l’étang, les étoiles 

    Régissent une vie.

     

    En version originale :

     

    Words

     

    Axes
    After whose stroke the wood rings,
    And the echoes!
    Echoes traveling
    Off from the center like horses.
    The sap
    Wells like tears, like the
    Water striving
    To re-establish its mirror
    Over the rock
    That drops and turns,
    A white skull,
    Eaten by weedy greens.
    Years later I
    Encounter them on the road—-
    Words dry and riderless,
    The indefatigable hoof-taps.
    While
    From the bottom of the pool, fixed stars
    Govern a life.


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  •  Easter parade – Richard Yates

     1976 - Éditions Robert Laffont – pavillons poche

     

      En 3 mots…

     Perdre, photographie, écriture

      

       Impressions de lecture…

               Ma deuxième lecture de Richard Yates. Conquise par Un été à Cold Spring, je me suis lancée avec envie dans ce livre qui traînait chez moi depuis un petit moment déjà. Et je n’ai pas été déçue ! (comme pour chacune de mes rencontres avec Yates). Easter parade m’a peut-être encore plus bouleversée que ma lecture précédente car c’est un livre sur la vie, l’existence, la destinée, la trajectoire, l’itinéraire… bref ce voyage que chacun de nous parcoure de sa naissance à sa mort au milieu des autres êtres vivants et de la société dans laquelle il est parachuté. Le roman suit les sœurs Grimes, Sarah la brune et Emily la blonde, de leur enfance jusqu’à leur fin, ou presque. Et comme dans une bonne légende mythologique, la couleur est donnée dès le début, dès la première phrase, dans cette annonce funeste : « Aucune des deux sœurs Grimes ne serait heureuse dans la vie, et à regarder en arrière, il apparaît que les ennuis commencèrent avec le divorce de leurs parents » p.11.

                 Je ne reviens pas sur l’attirance de Richard Yates pour les ratés, les paumés, les perdants, point que j’ai développé dans mon premier billet (que vous pouvez consulter ici). Une fois encore l’auteur trace ici le parcours de deux femmes qui se laissent prendre aux pièges de la vie et de la société. Et le lecteur se demande si vraiment elles auraient pu les éviter, ces pièges ? Est-ce que l’on peut réussir sa vie ? Et que signifie réussir sa vie ? Être heureux/heureuse, peut-être… Une vie heureuse est-elle possible ? Richard Yates n’écrit pas un essai philosophique, pas du tout. Il redonne, au roman toutes ses lettres de noblesse, sa beauté, sa force et sans doute sa raison d’être : par le biais de la fiction, par le pouvoir d’identification, affection, compassion qu’il crée entre le lecteur et les personnages, il traite des grandes questions de l’existence, des émotions et des angoisses humaines.

               En refermant ce livre, j’étais bouleversée,  je l’ai dit. Je me sentais grave comme quelqu’un qui viendrait de toucher à un des grands mystères de l’âme humaine. Est-ce à cause de mon vécu ? du milieu d’où je viens ? des résonnances qui se sont faites en moi entre certains personnages, certains épisodes et des personnes de mon entourage, des épisodes de ma propre vie ? Est-ce pour ces raisons que je me suis sentie si touchée, si concernée ? Certes, Yates traite de thèmes inhérents à la nature humaine, au-delà des classes et des époques : l’enfance, l’amour (filiale, parentale, fraternel, amoureux…), le temps qui passe, la vieillesse… Mais il le fait dans un décor bien précis, celui de la middle-class américaine du XXème siècle, ce qui ancre le récit dans une certaine réalité, avec certains ingrédients (le divorce, la fac, la libération sexuelle des années 60, l’alcool, la maison de retraite). Les personnages principaux sont très attachants et leurs aventures émouvantes. Les sentiments, les contradictions, les faiblesses et le temps qui passe sont peints merveilleusement. Richard Yates est un virtuose en la matière. Et c’est ce qui tisse ce lien de proximité entre le lecteur et les personnages.

               Pour les sœurs Grimes, la question du bonheur est réglée d’avance comme l’annonce la première phrase. Pourtant, Yates ne décrit pas ici des vies de malheurs sur lesquelles le sort s’acharne. Non, l’auteur nous raconte des vies, tout simplement, avec leurs lots de joies, d’amour, de petit succès et de grandes désillusions, de chagrins, d’obstacles et de deuils. Il nous montre deux femmes, disposant de leur libre arbitre, face à l’existence, aux possibilités de leurs destins respectifs. Mais il nous montre aussi et surtout comment, par quel mécanisme de vie, de société, de pensée, de lâcheté, des choix importants dans leur vie leur échappent… sans en faire trop, sans souligner outrageusement les rouages, sans nous dire ce qu’il faut comprendre, sans tomber dans le pathétique et la caricature. La vie nous façonne. La vie fait vieillir, autant que le temps. La vie est faite d’accidents, la vie blesse et laisse des traces. Ainsi cet épisode, très fort, au début du roman et qui conclue le premier chapitre, dans lequel Sarah se blesse de manière assez impressionnante, lors d’un jeu d’enfant sous les yeux de sa sœur Emily : « L’œil de Sarah ne fut pas abîmé – ses grands yeux d’un marron profond demeureraient le trait dominant d’un visage qui deviendrait beau – mais jusqu’à la fin de ses jours, une jolie cicatrice bleuâtre se balancerait de son sourcil à sa paupière, tel un trait de crayon hésitant, et Emily ne pourrait jamais la regarder sans se souvenir comme sa sœur avait bien supporté la douleur. » p.21. Comme l’écrit John Steinbeck dans Une saison amère  «  Être vivant, de toute façon, c’est avoir des cicatrices. » (Il s’agit d’ailleurs de la phrase que j’ai choisie dans mon billet sur cette œuvre, à lire ici).

               Oui, Yates écrit sur la vie, avec sensibilité et acuité. La fin du roman laisse tout de même un peu de place à l’espoir. Et semble nous dire, en filigrane, que la clé est la « famille », dernier mot du roman (dans la version française comme dans la version originale). C’est elle la source des tourments, des traumatismes, des carences et des choses à payer,  c’est peut-être elle aussi la source du bonheur…

     

     Une phrase…

    «  Une intellectuelle pouvait avoir une mère qui montrait sa culotte chaque fois qu’elle était saoule, mais elle s’arrangeait pour que cela ne la touche pas. » p.75

     

     Un passage…

     « Moins d’un an plus tard, il retourna en Californie, et cette fois, son absence fut remplie de silence et de terreur. Elle ne pouvait même pas projeter d’aller le chercher en voiture, parce qu’elle n’était pas sûre du jour ou du soir de son retour, et encore moins de l’heure de son vol. Elle ne pouvait qu’attendre, essayer d’apaiser le mécontentement d’Hannah Baldwin durant les heures de bureau et réprimer sa vive tentation de boire jusqu’à sombrer dans le sommeil, chaque soir.

     

                À un moment, au cours de cette période, alors qu’elle reprenait le chemin du bureau après le déjeuner, elle remarqua une femme au visage hagard et aigri – un visage dont n’importe qui aurait convenu qu’il vieillissait mal (avec des yeux ridés aux cernes profondes, une bouche molle, une moue amère) – et se rendit compte avec stupeur qu’il s’agissait de son propre reflet, surpris dans une vitrine. » p.299-300

     

     


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  • Une Saison amère - John Steinbeck

    1961 - Éditions Jean-Claude Lattès, livre de poche

     

     En 3 mots…

    Maison, clarté, déception

     

     Impressions de lecture…

    John Steinbeck est un très grand écrivain, il n’est pas besoin de le préciser. Prix Nobel de littérature en 1962, ses œuvres majeures ont marquées la littérature américaine et mondiale. Une Saison amère est son dernier roman. J’ai pris beaucoup de plaisir à le lire, je l’ai savouré en vérité. Et comme pour mes autres lectures de Steinbeck, j’ai ressenti le besoin de marquer des passages, de souligner des phrases. Ses analyses humaines me touchent et me parlent. Le style est riche et plaisant.

                Une Saison amère… les initiales du titre en français (car le titre original est The Winter of our discontent), je m’en suis rendue compte lors de ma prise de notes, font U.S.A. C’est drôle et c’est un joli clin d’œil. John Steinbeck est bien un ÉCRIVAIN AMÉRICAIN et un ÉCRIVAIN DE L’AMÉRIQUE !  L’Histoire, les paysages et les gens de ce pays imprègnent et peuplent son œuvre, ils en sont la matière même… Il écrit sur un territoire et sur ses habitants. Les pionniers, la conquête, les immigrants, le terreau géologique, les petites villes, les mentalités, etc.  Ses livres sont pleins de force et de terre, ils s’enracinent. Mais l’esprit, lui, a le pouvoir de s’envoler. Par moment, je vois en Steinbeck un Jean Giono américain (ils n’ont d’ailleurs que 5 ans d’écart. Et un air de ressemblance ?). Comme le rappelle la quatrième de couverture, le Comité du Prix Nobel a déclaré qu’avec son dernier roman John Steinbeck « donnait à voir la vérité en toute indépendance, avec un instinct impartial pour ce qui est authentiquement américain, que ce soit en bien ou en mal ». En effet, en lisant Steinbeck, on a le sentiment qu’il a su capter et enfermer l’esprit américain, sans complaisance, avec lucidité et franchise.

                Derrière l’histoire d’un homme, Ethan Allen Hawley, petit employé d’une épicerie, Une Saison amère trace habilement une critique des prémices de notre société de consommation, matérialiste, capitaliste, individualiste, corrompue et régie par la recherche du profit. Ethan Hawley est descendant d’une riche famille désormais ruinée. Vestiges de ce beau passé : son nom et sa maison ; La maison des Hawley. Et, pour le héros, ce patrimoine est important, il est comme une caution, il témoigne, il légitime « Au magasin j’étais un raté dans ma maison j’étais un Hawlay » (p.140-141) pense Ethan. Car l’épicerie dans laquelle il travaille appartenait jadis à sa famille, maintenant il n’y est plus qu’un employé. Et autour de lui tout le monde (femme, enfants, connaissances) le presse de devenir quelqu’un d’important, d’avoir de l’ambition, de gagner plus d’argent. Alors qu’Ethan se satisfait d’être simplement quelqu’un de bien. Modèle d’honnêteté, il ne vole pas son patron, il repousse une proposition de pot de vin, il reste fidèle à sa femme. Mais les pressions de chacun vont l’amener à envisager des moyens déloyaux et illégaux de donner à sa famille le confort matériel qu’on lui réclame.

                Il s’entend bien avec sa femme, il l’aime, mais sans passion et sans partager avec elle une communion d’esprit. Il est un père aimant, mais ses enfants sont des individus en construction qu’il ne comprend pas toujours. Je ne connais pas vraiment la biographie de John Steinbeck, je ne sais pas grand-chose de sa vie. Mais en lisant la dédicace du livre « À Beth, ma sœur, dont la lumière brille avec clarté », je ne peux m’empêcher de voir un parallèle entre cette sœur et le personnage de la fille, Ellen, qui semble confirmé par la fin du roman. Cette fille décrite davantage comme une sœur d’ailleurs. L’auteur fait un très beau portrait d’adolescente, un portrait fascinant de féminité en construction (voir par exemple p.99). Les passages sur la femme du héros, Mary sont aussi magnifiques, de délicatesse et de gravité. Enfin, Ethan est un ami loyal, il essaie de venir en aide à un vieux camarade, Danny, qui fut comme un frère pour lui, dans le passé. Mais Danny est devenu alcoolique et sa dépendance a érigé une séparation entre eux. Au milieu de cette foule pressante, de ces gens qui attendent tous quelque chose de lui, comme les clients de l’épicerie qui se succèdent toute la journée, Ethan ressent la solitude. Bien qu’il ne soit jamais vraiment seul, tant les autres prennent part en lui, tant leurs attentes viennent le tourmenter. Même les morts reviennent du passé pour hanter son esprit.

                 Tout une galerie de personnages défile dans le décor, superbement décrit, de ce petit port de la Nouvelle Angleterre. En la matière le début du chapitre 11 (qui commence p.207) est extrêmement savoureux. Un voyage. C’est bien l’impression que j’ai eu en refermant ce livre. Encore secouée par la fin, j’ai eu l’impression de rentrer d’un long voyage, un peu fatiguée, un peu triste (de cette tristesse qui précède la nostalgie) et la tête pleine.

     

      Une phrase…

     «  Être vivant, de toute façon, c’est avoir des cicatrices. » p.122

     

     Un passage…

     «  Je ne sais pas avec certitude comment sont les autres à l’intérieur d’eux-mêmes… ils sont sans doute à la fois tous différents et tous semblables. Je ne peux que me perdre en conjectures. Mais ce que je sais, c’est la façon dont je me contorsionne et me tortille pour échapper à une vérité blessante, et la façon dont, quand finalement je n’ai plus le choix, je fais mine de l’ignorer, dans l’espoir qu’elle s’en aille. Les autres disent-ils d’un petit air sage : « J’y réfléchirai demain à tête reposée », pour ensuite faire fond sur un avenir espéré ou un passé expurgé, comme un enfant qui s’échine à jouer dans le but de nier l’échéance du coucher ?

                 Les pas languissants qui me ramenaient à la maison traversaient le champ de mines de la vérité. L’avenir était ensemencé de dents de dragon fertiles. Il n’y avait rien d’anormal à aller chercher un mouillage sûr dans le passé. Mais sur cette route-là, me barrant fermement le chemin se dressait Tante Deborah, oiseau majestueux lâché sur une volée de mensonges, les yeux pareils à deux points d’interrogation éclatants. » p.296

     


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  •  Des Femmes bien informées – Carlo Fruttero

    2006 - Éditions Robert Laffont – Pavillons poche 

     

     En 3 mots…

     

    Tournesols, punition, dissimulation

      

     Impressions de lecture…

     

    Je ne suis pas une grande amatrice de polar, j’en lis peu. Mais je trouvais le postulat de celui-ci plutôt attirant. Bien sûr au commencement : un meurtre, puis l’histoire est racontée par huit femmes différentes, toutes mêlées à l’affaire, de près ou de loin. L’idée de jouer sur les différents points de vue, les interprétations et les dissimulations me semblait très intéressante. Les romans polyphoniques bien menés ont un certain charme. Sans être une véritable déception - le roman tient ses promesses sans brio -, le livre n’a pas été un coup de cœur. En quelques mots : une jeune prostituée d’origine roumaine est retrouvée morte dans un fossé, une première fois par une serveuse qui ne le signale pas à la police, puis par une surveillante de collège qui, elle, appelle les autorités. Voici donc les deux premières voix féminines : la surveillante chef et la serveuse. Chaque chapitre marque un changement de voix, en nous indiquant qui prend la parole. L’enquête est lancée, par la police mais aussi, parallèlement, par la presse ; deux nouvelles narratrices donc : la carabinière et la journaliste. On remonte jusqu’au mari de la victime, puisque la petite prostituée roumaine avait réussi à se dégoter un riche banquier qui venait de l’épouser en juste noce. La fille du dit mari et la meilleur amie de sa première femme défunte rejoignent le groupe des raconteuses, le portant au nombre de sept. La huitième n’intervient que le temps d’un chapitre, il s’agit d’une vieille comtesse qui, retranchée dans la tour de son château, observe à la ronde.

     

    La construction fragmentaire, si elle a la vertu de maintenir le lecteur en éveil et de stimuler son imagination et son esprit de déduction, n’est ici pas très originale. Elle est utilisée efficacement mais sans rien créer de bien palpitant, sans surprises et sans retournements habiles. Même si l’auteur fait des tentatives, comme l’intervention tardive et unique de la huitième femme, la comtesse. Puisqu’elle observe du haut de sa tour, elle est sans doute censée apporter un éclairage nouveau, différent, sur un évènement, nous faire prendre un peu de hauteur, dire quelque chose sur le voyeurisme ou l’idée des points de vue… je ne sais pas. Mais son intervention (même si le personnage, au demeurant, est charmant et réussi à être plus attachant, en un seul chapitre, que tous les autres) ne sert à rien.

     

    Des effets de forme, l’auteur en utilise plusieurs. À commencer par la dimension polyphonique donc, qui est, je trouve, à demi ratée. Certes se met en place une galerie de portraits féminins, et en creux, à travers ce qu’elles racontent, des portraits masculins (Giacomo le veuf et riche banquier, Semeraro qui travaille au centre de protection et de réinsertion de Vercelli, ouvert par le prêtre Traversa, Gilardo le flic, Cesare le mari de la surveillante…) esquissant même une petite peinture (analyse ? satire ?) des rapports de couple. Mais même si l’on sent l’effort de l’auteur pour donner une voix propre à chacune, je dois dire que ce n’est pas suffisant. Je n’ai pas du tout été bluffée, je ne les ai pas imaginées, ces femmes. Des effets, je le disais, il y en a bien d’autres. Le fait de rapporter certains dialogues sans tirets, ni guillemets (p.29). La mise en place, pour introduire la voix de la fille, d’une conversation téléphonique dont on entend les propos d’un seul interlocuteur, ici interlocutrice, entrecoupés donc de petits points (p.24). La retranscription de messages envoyés depuis un portable, écriture sms et abréviations à la clé (pour faire moderne ?) et, sans doute pour être sûr que le lecteur comprenne, la petite indication « … chargement du message en cours » (p.72). Si ces effets ne sont pas ratés, et amènent de la variété, ils restent tout de même un peu gratuits.

     

    Rien de bien plus transcendant dans le fond que dans la forme : l’auteur empile quelques poncifs. La jeune prostituée de l’est arrachée aux griffes d’un réseau, belle, intelligente et en plus honnête, entourées de gens aux âmes troubles, empêtrés dans leurs frustrations et leurs contradictions. Le vieux riche qui se détourne d’une femme qui l’a épaulé depuis des années dans les situations difficiles pour épouser sa baby-sitter, une fille plus jeune et bien foutue. La course entre les agents de police zélés qui piétinent et les journalistes indécents à la recherche de sensationnalisme, etc.

     

    Les chapitres sont courts, le rythme est enlevé et le roman se lit vite et bien mais il est sans envergures selon moi. Le plus grave est sans doute la quatrième de couverture, racoleuse et mensongère. Oubliez tout de suite ce qu’elle vous promet  « véritable tour de force littéraire », « tragicomédie à la fois impitoyable et savoureuse », « un écrivain parvenu au sommet de son art d’illusionniste manipulateur ». Ce livre permet peut-être de passer un moment agréable, mais il se range et s’oublie tout aussi vite.

     

     Une phrase…

    «  Mais si je peux exprimer ma pensée personnelle, une pensée de simple femme, je me bornerai à dire ceci : qu’est-ce qu’on en fait, d’une banque, quand on a perdu l’amour ? » p.275

     

     Un passage…

     

    « Ce que nous savons pour le moment, expliquais-je non sans quelque dissimulation à mes trois dissimulateurs, c’est que Milena a été tuée avant-hier, samedi, probablement en fin de soirée. Mais pas à l’endroit où on l’a retrouvée. L’assassin ou les assassins l’ont transportée dans ce fossé après le crime.

     

    Mais je ne faisais que répéter ce que disaient déjà les journaux, renseignés au préalable par nos soins : le chien qui se mord la queue. Je promenais mon regard de l’un à l’autre, le prêtre, Maria Ludovica, Semeraro, et je pensais doucement : est-ce que ce pourraient être ces trois-là, les assassins ? Un dehors au volant, deux qui entraient dans la villa. D’eux, Milena ne se serait pas méfiée, elle leur aurait ouvert… Sur le portable de la victime, il n’y avait aucune trace d’appels passés ou reçus. Donc, les assassins s’étaient présentés par surprise, sans prévenir. Où était-ce un rendez-vous fixé depuis la vieille, voire depuis plusieurs jours ? Est-ce qu’elle les attendait ? » p.132

     

     


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    La Dame au petit chien et autres nouvelles – Anton Tchékhov

     1899 pour La Dame au petit chien, pour le reste de 1886 à 1899

     Éditions Folio classique

     

     En 3 mots…

     

    Solitude, narcissisme, possession

      

     Impressions de lecture…          

     

    La Dame au petit chien est sans doute une des nouvelles les plus célèbres d’Anton Tchekhov. La présente édition réunit d’autres textes de l’auteur. Textes qui, comme nous l’annonce la quatrième de couverture, tournent autour des femmes et… de l’amour. Tchekhov le fait dire à certains de ces personnages : l’amour et les femmes sont la grande affaire des Russes, « mais nous autres, Russes, quand nous nous rencontrons, nous ne parlons que de femmes ou de sujets élevés. Mais surtout de femmes. » (p.265), « Chez nous, en Russie, on méprise le mariage sans amour » (p.267), « Nous, les Russes de bonne éducation, nous avons la passion des questions irrésolues. Habituellement on poétise l’amour, on l’orne de roses, de rossignols, nous les Russes, nous l’ornons de ces questions fatales, et encore choisissons-nous les moins intéressantes » (p.310). Ici la relation amoureuse ou de couple est toujours un rapport de force, qui peut d’ailleurs s’inverser ; soumission ou domination dans l’attachement sentimentale, la manipulation ou la position sociale. En tous cas le couple ne fonctionne pas. Déséquilibre, amour impossible, rêverie, frustration, déception et incompréhension rythment ces histoires.

     

    Les nouvelles sont ici classées par ordre chronologique, offrant  toute une galerie de portraits d’héroïnes. « La Pharmacienne » (p.21) est malheureuse en ménage et elle n’est pas la seule dans le recueil. « Polinka » (p.31) est plutôt cruelle puisqu’elle parle avec un jeune homme amoureux d’elle d’un autre de ses soupirants. Cette très courte nouvelle offre une construction intéressante, ici la conversation marchande, commerciale, se mêle à la conversation sentimentale, autour d’une histoire de jalousie ; dans ces deux contextes se dessine le thème de la possession, matérielle ou amoureuse. « Zinotchka » (p.41) explore celui de la rancune tenace, à travers les yeux d’un enfant devenu adulte. « Le récit de Melle X. » (p.53) est la seule nouvelle qui donne directement la parole à une femme, à la première personne, il y est question de la fuite du temps, qui sème parfois dans son sillage quelques regrets. Dans « Beautés » (p.61), le narrateur raconte sa rencontre, à deux reprises, avec de véritables beautés féminines. Cette beauté, insaisissable, impossible à retranscrire réellement et distribuée arbitrairement parmi les femmes, est-elle utile ? Peut-être que oui dans sa faculté à ravir le cœur des humains, à susciter l’émotion parce qu’elle est fragile et passagère. « La Princesse » (p.75) est une nouvelle qui contient beaucoup d’ironie et qui met en scène l’inconséquence d’une femme égocentrique. « Les garces » (p.97) est un texte presque dérangeant, il dit certaines choses sur la condition des femmes à cette époque mais pas seulement car il illustre aussi les extrémités dramatiques auxquelles peuvent pousser l’amour déçu et le malheur, tout cela sur fond de culpabilité religieuse. Le récit de nuit, les sons au loin, le malheur et le crime composent une ambiance oppressante, qui met mal à l’aise.

     

    « La Cigale » (p.121) est la nouvelle qui m’a le plus émue. La trame et la conclusion sont certes un peu convenues, mais la construction, très efficace, accroche le lecteur. Le texte offre un portrait en creux, bouleversant, d’un homme bien, un peu terne, sans tapage, marié à une femme extravagante et frivole, à laquelle il est entièrement dévoué. Le lecteur peut être un peu consterné par cet homme qui se laisse écraser, ce qui ne nous empêche pas de le trouver touchant. Il en est de même pour sa femme, on peut presque la comprendre tout en la trouvant terriblement agaçante et en lui en voulant un peu. Cette ambiguïté est très intéressante et ouvre une dimension critique qui renvoie le lecteur à lui-même, à ses propres fonctionnements, ses travers, ses faiblesses et l’indulgence qu’on peut avoir pour soi-même ; même si de mon côté la patine russe, fin XIXème, crée une distance entre les personnages et moi, les rejetant dans un monde lointain dont je ne connais pas tous les codes. Les dernières pages de « La cigale » sont très bien construites, sur un parallèle cruel qui résume à lui seul la personnalité du mari et de la femme. La fin a été très efficace sur moi, qui suis plutôt difficile à piéger dans ce genre de sentiments, et m’a émue.

     

    Dans « Un royaume de femmes » (p.163), le personnage centrale, Anna Akimovna, fait pendant à la Princesse de la nouvelle éponyme. Comme le remarque Roger Grenier dans sa préface (p.12-13), à l’inverse de la Princesse, « À la tête d’une fortune, d’une usine, de grandes responsabilités, Anna Akimovna, ne cesse d’avoir mauvaise conscience ». Dans cette nouvelle, Tchékhov démonte avec beaucoup d’humour la construction du sentiment amoureux. C’est sans doute la nouvelle qui m’a fait le plus sourire (avec celle intitulée « Douchetcka »), notamment avec la description, très drôle, d’un personnage savoureux, Lyssevitch, p.203. Ou encore avec l’épisode plutôt comique, p.192, dans lequel l’héroïne observe l’homme pour lequel elle éprouve de l’attirance et l’estime « habillé très convenablement » alors que la suite de la description nous révèle qu’en fait elle trouve que rien ne va dans sa mise « Les manches de sa redingote étaient un peu courtes, à vrai dire, la taille semblait trop haute, son pantalon passé de mode et trop étroit ». « L’Épouse » (p.231) et « Anne au cou » (p.243) mettent en scène des femmes manipulatrices et profiteuses. L’héroïne d’ « Anne au cou » combine d’une certaine manière celles de « La Pharmacienne » et de « L’Épouse », car d’une pauvre fille piégée dans un mariage malheureux avec un vieux monsieur peu engageant, elle devient une femme rouée et vénale qui ne fait plus de sentiments. On retrouve chez les héroïnes de ces trois nouvelles le souci, et le plaisir, de plaire et de séduire. La misogynie de Tchékhov pointe toujours sous la satire, « à vingt-trois ans, il projetait d’écrire une Histoire de l’autorité sexuelle, montrant la suprématie du sexe fort, dans le règne animal comme dans l’espèce humaine. », comme nous l’apprend Roger Grenier, p.9.

     

    La nouvelle intitulée  « Ariane » (p.265), obéit à une construction que l’auteur utilise à plusieurs reprises : le récit enchâssé dans un autre. La morale de l’histoire est donc énoncée dès le début : à trop idéaliser la femme, l’homme ne peut qu’être déçu, blessé et en vouloir à la gente féminine. Mais la nouvelle parle aussi de la séduction féminine et du besoin de plaire, leitmotiv du recueil, de l’illusion amoureuse, de la jalousie, de la possession. La construction « imbriquée » offre ici un contexte assez plaisant, non dénué d’humour : « Il était visible aussi qu’il souffrait de quelque peine, qu’il avait envie de parler plus de lui-même que des femmes et que j’allais entendre – je n’y couperais pas – une longue histoire semblable à une confession » (p.268). Trait d’humour qui sonne peut-être comme un aveu, à travers ses récits autour des femmes, n’est-ce pas l’auteur lui-même qui se raconte ? L’héroïne, Ariane, pourrait d’ailleurs bien avoir quelques points communs avec Tchekhov : sa froideur, son incapacité à aimer et à s’abandonner à la passion (cf. la préface p.8), « Avant tout je compris qu’Ariane ne m’aimait pas plus qu’avant. Mais elle voulait aimer pour de bon, elle redoutait la solitude et surtout j’étais jeune, en bonne santé, robuste, elle était sensuelle, comme tous les êtres froids en général, et nous faisions semblant d’être liés par un amour passionné. » (p.298). À propos de cette disposition à se mettre soi-même en scène dans ses textes – que ce soit de manière authentique ou fantasmée – Roger Grenier remarque fort judicieusement que « dans trois nouvelles, « La Princesse », « La Cigale » et « L’Épouse », les victimes des femmes sont des médecins » (p.13), profession exercée par Anton Tchékhov.

     

    J’ai souri en lisant la première phrase de « De l’Amour » (p.309), un début original qui réveille et chahute le lecteur : « Le lendemain, on servit à déjeuner d’excellents pirojki, des écrevisses et des croquettes de mouton ». On y retrouve des thèmes déjà exploités dans les nouvelles précédentes : le temps qui passe, l’adultère et l’inaction amoureuse. On peut y voir les prémices de « La Dame au petit chien » : dans les deux textes les hommes disent adieu aux héroïnes sur le quai d’une gare, mais ici Aliokhine laisse partir la femme pour de bon ; du moins, quand le récit se termine, n’est-il pas allé la rejoindre. Dans « Douchetchka » (p.325), l’humour, la satire, dévoile quelque chose de plus grave et triste. C’est l’histoire d’une femme qui en se liant à l’homme qu’elle aime épouse aussi ses passions, ses aspirations et toutes ses opinions. Voici une petite fable amusante sur l’étrange et inquiétant pouvoir de l’amour à dissoudre un être dans un autre. Cette femme est risible, car l’auteur n’hésite pas à appuyer le trait ; Pourtant chacun de nous a sans doute déjà vécu ce genre d’expérience, dans une moindre mesure peut-être, ou a pu l’observer autour de lui. La fin est très triste et fait apparaître Douchetchka davantage en clown blanc qu’en Auguste, car la solitude, qui la terrifie, reste là, tapie, et la guette. Cette nouvelle, plébiscitée par Tolstoï (cf. préface p.18-19), cristallise magistralement le thème récurrent du recueil : la solitude. Cette solitude qu’on redoute, qui fait souffrir, qui s’insinue même – ou surtout - au sein du couple (On doit à Tchékhov cet aphorisme : « Si vous craignez la solitude, ne vous mariez pas. » cf. préface p.9) qui ne cesse de désespérer les hommes et les femmes et qui semble s’imposer comme un drame inhérent à la vie humaine.

     

    « La Dame au petit chien » (p.347) conclu en beauté le livre. Le texte synthétise beaucoup d’idées développées dans les nouvelles précédentes. On retrouve, en point de départ, le mariage malheureux, Dmitri Gourov pas plus qu’Anna ne semblent bien assortis à leurs conjoints, ce qui les pousse tout naturellement à l’adultère. L’auteur explore aussi la naissance du sentiment et la fiction amoureuse ou comment se fabrique le sentiment amoureux qui passe par l’idéalisation, notamment dans l’absence, « Quand il fermait les yeux, il la voyait comme vivante devant lui, mais plus belle, plus jeune, plus tendre qu’elle n’avait été ; et lui-même il se sentait meilleur qu’alors, à Yalta. » (p.362-363). Car la personne aimée, ou qui nous aime, plus largement la relation amoureuse, est un miroir agréable dans lequel on peut se mirer. Dmitri, le personnage masculin, est doté d’un certain égo, tandis qu’Anna se flagelle un temps avec sa culpabilité, sans que cette culpabilité ne la retienne finalement. Toujours la problématique du temps qui passe et qui ne se rattrape pas « C’est maintenant seulement, alors que ses cheveux commençaient à grisonner, qu’il aimait véritablement, pour la première fois de sa vie » (p.374). L’amour qui semble toujours impossible et qui condamne les deux amants aux adieux, mais les adieux ici ne sont pas véritables car ils ne scellent rien de définitif, Dmitri ira retrouver Anna. L’amour, fort, d’autant plus fort qu’il est impossible justement, impérieux car véritable, qui ne serait pas le fruit d’une illusion et après lequel tous les personnages – et sans doute l’auteur lui-même – semblent courir et soupirer…. L’amour qui semble être la véritable aventure de la vie, capable de vous arracher à la banalité prosaïque du quotidien, ou alors l’amour entrevu, perdu qui vous fait sentir encore plus cruellement la vacuité de l’existence : « Des activités vaines et des conversations oiseuses toujours sur les mêmes sujets absorbent la meilleur partie de votre temps, le meilleur de vos forces, et, au bout du compte, il ne vous reste qu’une vie étriquée, aux ailes rognées, une vie de pacotille, et aucun moyen de s’en échapper, de fuir, c’est comme si l’on était enfermé à l’asile ou dans un pénitencier. » (p.364). Dans cette histoire encore, l’homme et la femme ne sont pas vraiment au diapason, ils ne vivent pas leur aventure aux même rythme et ne s’y investissent pas de la même façon. Anna s’abandonne plus vite et plus entièrement, alors que c’est dans l’absence et le manque que Dmitri façonnera son amour. La nouvelle est riche, pleine de détails précieux et semble minutieusement pensée, dans sa construction, son rythme et jusque dans ses décors : l’exotisme de la station balnéaire de Yalta pour la rencontre, parenthèse hors du quotidien ;  l’hiver de Moscou pour la période de séparation et de manque ; la maison d’Anna, forteresse entourée d’une clôture grise ; les retrouvailles dans un lieu propices aux mises en scène : un théâtre (le spectacle est ici dans la salle et dans les couloirs) ; la chambre d’hôtel de leur liaison clandestine. La fin de la nouvelle mêle brillamment découragement et espoir, nous laissant tout étourdi.

     

    Il faut au moins, ou plutôt absolument, lire « La Dame et le petit chien », mais les textes qui la précèdent lui déroulent un joli tapis rouge et permettent de la comprendre et de la savourer pleinement. Ce recueil constitue un véritable plaisir de lecture. L’auteur exploite à merveille la brièveté de la nouvelle pour nous livrer des récits intenses et judicieusement construits. Les psychologies se dessinent dans un tracée un peu outrées qui pourtant ne tombe pas dans la caricature, c’est la magie de son écriture. Tchekhov parvient à marier l’efficacité à la délicatesse et l’on prend là une belle leçon de littérature.

      

     Une phrase…

     

    «  Mon Dieu, que c’est horrible et que c’est bon ! » p.135

     

     Un passage…

     

    « Anna arriva. Elle s’assit au troisième rang et lorsqu’il l’aperçut, son cœur se serra et il comprit clairement qu’il n’y avait plus au monde d’être qui lui fût plus proche, plus cher, qui comptât plus qu’elle ; ce visage perdu dans une foule de province, cette petite femme que rien ne distinguait, avec son face-à-main vulgaire entre les doigts, remplissait maintenant toute son existence, était son malheur, sa joie, le seul bonheur qu’il souhaitât ; et tandis que jouaient le mauvais orchestre, les piètres violons du lieu, il pensait à sa beauté. Il pensait, il rêvait. » p.367

     


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