• "De quoi sert la force lorsqu'elle manque de point d'appui ? Il n'y a point de ressource contre le vide." Alfred de Musset, La Confession d'un enfant du siècle


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    Un Été à Cold Spring – Richard Yates

    1986 - Éditions Robet Laffont – pavillon poche

    En 3 mots…

    Regard, voiture, maison

    Impressions de lecture…

                C’est le premier livre de Richard Yates que j’ai lu. J’avais pourtant déjà acheté Easter Parade, qui attendait sagement dans ma bibliothèque (et qui a même vécu un déménagement, soit deux appartements, deux bibliothèques et une mise en carton) dont j’avais commencé à parcourir les première pages, mais que j’avais abandonné. Il aura fallu que je lise Un été à Cold Spring, qui m’a fait littéralement tomber amoureuse de Yates, de son talent, de son style, de son acuité et de son intelligence, pour que je reprenne Easter Parade et que je me mette à dévorer les œuvres de cet immense écrivain américain du XXème siècle. Mais n’allons pas trop vite et reprenons les choses depuis le début : ma première lecture de Richard Yates, Un Été à cold spring.

                Je suis entrée immédiatement dans le roman, j’ai été happée, dès les premières pages. Le style de Yates est brillant. Il a l’économie et l’efficacité des auteurs américains, le sens des détails qui en disent long et des images frappantes. Et la psychologie complexe de ses personnages, subtilement esquissée à coup d’anecdotes, de petits instants introspectifs, de dialogues, ou de gestes et d’attitudes croqués sur le vif, les rendent irrésistibles.

              Richard Yates est l’écrivain d’un milieu social et d’une époque, la middle class américaine du milieu du XXème siècle, dont il prend le pouls avec art. C’est aussi l’écrivain des loosers, ces gens simples, paumés, seuls, qui se laissent prendre dans les pièges de l’existence (des déboires conjugaux, des enfants non désirés, des ambitions ou des rêves étouffés, un travail inintéressant et rébarbatif…) et voient leurs vie leur échapper. « Ceux qui réussissent ne m’intéressent pas » a dit Yates (comme nous le rapporte la quatrième de couverture d’un recueil de ses nouvelles intitulé Onze histoires de solitudes et publié par Robert Laffont en Pavillon poche).

              Il y a du Fitzgerald chez Yates, auteur qu’il affectionnait, qu’il admirait, ça se sent, ça transpire. Même acuité, même délicatesse, même sensibilité et même talent aiguisé pour les dialogues et les scènes de groupes.

              Un Été à Cold Spring, puisque c’est de ce roman dont il s’agit ici, met en scène une ronde de personnages attachants mais qui nous échappent un peu, tout comme ils semblent s’échapper à eux même. On a envie de tomber amoureuse d’Evan même s’il nous ferait souffrir, c’est sûr… car son inconstance, perceptible dès le début, semble vouer à l’échec toutes ses relations sentimentales. On est attendri par son père, Charles, avec sa vue défaillante et sa femme malade dont il prend soin tendrement. Même l’agaçante Gloria a du charme. Et que dire de Phil qui se débat dans les plis de l’adolescence ? Tous les personnages, y compris les personnages secondaires, nous touchent. Flash, Harriet Talmage, Mary, Grace dont le profil se dessine plutôt en creux, laissent aussi entrevoir leur solitude, leur sensibilité et leurs failles. Ils nous échappent un peu, comme je le disais, car ils sont vivants et comme les êtres vivants ils demeurent imprévisibles et complexes.

              On les quitte tout à coup, au détour de l’histoire. Dans Easter parade le récit renferme toute la vie de deux sœurs, de l’enfance jusqu’à la fin ou presque fin. Là le roman commence à l’adolescence d’Evan et nous abandonne en cours de route, quand son deuxième mariage bat de l’aile. Après nous avoir conté ses rapports avec ses parents, son premier mariage raté, sa paternité, sa rencontre avec sa deuxième femme et une belle-famille encombrante, son deuxième enfant … Ce qui nous donne l’impression d’avoir eu la chance de partager un bout du trajet avec lui, avec eux, sur la pointe des pieds, en observateur furtif et prudent. L’on se sent comme Phil, sur le point de quitter Cold Spring et cette maison miteuse où résonnent les voix de tous les personnages et avant de s’enfuir vers un horizon qu’on veut croire plein de possibilités, repoussant d’un doigt fébrile le rideau à pois pour observer par la porte vitrée un moment d’intimité. Après cela, rien ne sera comme avant… Car la lecture de Richard Yates est bien de celles qui vous changent, qui vous marquent profondément et ne s’oublient pas.

     Une phrase…

    « Ses cheveux étaient d’un blond terne tirant sur le gris clair, comme s’ils avaient été décolorés par des années passées dans un nuage de cigarette, et même si elle paraissait avoir conservé sa silhouette, c’était une petite silhouette si chétive et si avachie qu’on avait du mal à se la représenter autrement qu’assise à ne rien faire sur son canapé taché de café. » p.36

    Un passage…

    « Dans quelques années, quand il commencerait à tomber amoureux, il aimerait sans doute avec une passion disproportionnée. Sa possessivité maladive effraierait ses petites amies ; elle l’imaginait capable de dire des choses telles que : « Comment sais-tu que tu ne m’aimes pas ? » Et si aucune d’elles ne réussissait à le supporter très longtemps, il finirait par se rabattre sur le genre de filles sans attraits qu’il valait mieux éviter ; de sorte qu’ils deviendrait l’un de ces hommes limités, sans envergure mais aimable, qu’on ne pouvait que prendre en pitié. » p.204

     

     


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    Truman Capote – Liliane Kerjan

    2015 - Éditions Folio biographie

    En 3 mots…

    Truman, Truman, Truman

     Impressions de lecture…

               Quand j’ai lu la courte note sur Liliane Kerjan, en liminaire de cette biographie de Truman Capote qu’elle a écrite, j’ai immédiatement trouvé cette femme sympathique : agrégée, docteur ès Lettres, spécialiste de littérature américaine, auteur de livres sur Arthur Miller, Francis Scott Fitzgerald, ou bien encore Tennessee Williams. Mais pourtant, autant le dire tout de suite, le livre ne m’a pas convaincue. Certes, moi qui ne connaissais pas précisément les détails de la vie de Capote, dont j’apprécie énormément l’œuvre, j’ai appris des choses ; mais cet ouvrage n’a pas constitué un plaisir de lecture. J’ai décroché au tournant de quelques pages, je me suis ennuyée, j’ai hésité à poursuivre et j’ai terminé sans effusions d’enthousiasme. Rien de flamboyant dans ce texte qui parle pourtant d’un auteur qui l’était tant ! Cette biographie ne nous le rend ni sympathique – mais j’étais déjà acquise à sa cause, conquise d’avance - ni ne nous dévoile sa part d’ombre, son mauvais visage. Et l’on n’a pas du tout l’impression, au fil des pages, de se sentir plus proche du personnage. J’ai refermé le livre sans avoir sondé, ou si peu, sa personnalité, ses fêlures, les épisodes marquants de sa vie, ses amitiés, ses inimitiés…

                L’auteur suit plus ou moins la ligne chronologique, mais elle procède aussi par sorte de thèmes (à titre d’exemples tirés au hasard : « L’enfant prodige au New Yorker » p.65, « Quand le dandy New-Yorkais devient méditerranéen » p.111, « La maison de Sagaponack » p.177, « Affinités sudistes » p.218). La structure du livre est d’ailleurs étrange : il se divise en quatre grandes parties aux titres un peu curieux : « À l’état pur : l’innocence sulfureuse », « À l’état pur : les fêtes et les crimes », « Mélanges toxiques », « Ponctuation finale ». Grandes parties qui se subdivisent elles-mêmes en sous-parties, à l’intérieur desquelles on trouve encore une autre fragmentation, comme des chapitres, signalés à chaque fois par un titre en majuscules. Ce foisonnement de parties et de sous parties et leurs cortèges de titres et de sous-titres, donnent un effet désordonné, fouillis. J’imagine que cela avait pour but de structurer l’ouvrage et de guider plaisamment le lecteur dans le fleuve d’informations et d’anecdotes que représente une existence humaine. Ce qui peut être très judicieux en effet. Mais l’organisation n’est pas assez nette, pas assez pensée, cohérente et ludique. En raison du mélange ordre chronologique et thèmes, il y a parfois comme des chevauchements qui sont un peu dérangeants. Au détour d’une page, on revient en arrière, dans une période qui précède dans le temps l’épisode qu’on vient de lire. Ce qui fait que j’avais du mal à situer dans une frise chronologique les évènements que j’étais en train de découvrir. Je devais sans cesse me référer aux dates, vérifier et, au final, je n’ai qu’une perception confuse de l’enchaînement de certains faits.

                Une biographie qui manque de flamboyance comme je le disais, Liliane Kerjan ne fait pas montre ici du talent de raconteuse qui donnerait du piquant, du relief, mêlant humour, émotions, détails révélateurs et chutes spirituelles. C’est plat. Et le style est même plutôt mauvais. J’ai bondi à la lecture de certaines phrases : maladresses, lourdeurs, (« Mais Perry se montre soupçonneux vis-à-vis de capote les trois ou quatre premiers mois, et ne se livre, avec le temps, qu’avec parcimonie » p.158, « Enfant mis à l’écart, il cultive les écarts » p.215), ponctuation brouillonne ( « C’est que, depuis une douzaine d’années, Capote s’entraîne méthodiquement à la restitution de mémoire – visuelle, avec une page d’annuaire téléphonique, auditive, à partir d’une conversation : là, il joue à faire le magnétophone. » p.157) et formules kitch ( « Il sait capter l’attention et la lumière, prêt à se déguiser pour les émissions de variété, toujours prompt à séduire et éblouir, saltimbanque à ses heures, mais qui pourtant, sous le divertissement, fait sentir les transitions ténues entre ses enthousiasmes d’un soir et la profondeur de sa souffrance cachée » p.217).

               Sans surprises, les meilleurs passages sont ceux nés de la plume de Capote lui-même. C’est encore lui qui se raconte le mieux.

                Quand il révèle sa vocation précoce : « J’ai commencé à écrire à huit ans – comme ça, d’un coup, sans être inspiré par le moindre exemple. Je n’avais jamais connu personne qui écrivît. En vérité, je connaissais même bien peu de gens qui lisaient. […] Un jour je me suis donc mis à écrire, ignorant que je m’enchaînais pour la vie à un maître très noble mais sans merci. » (p.46-47). Quand il parle, si bien, de son métier (de son labeur) d’écrivain, qu’il explique la façon dont il a travaillé à forger sa plume, qu’il confesse son obsession du style : « Mes entreprises littéraires occupaient tout mon temps : apprentissage devant l’autel de la technique, du savoir-faire ; complications diaboliques de l’élaboration de paragraphes, de la ponctuation, de la mise en place des dialogues. Sans parler de la trame d’ensemble, de l’exigeant tracé introduction-nœud-conclusion. Il y avait tant à apprendre et de tant de sources : non seulement dans les livres, mais dans la musique, la peinture et la simple observation quotidienne. » (p.54), « J’écris la première version à la main (au crayon). Puis je fais une révision complète, à la main, elle aussi. Au fond, je me considère comme un styliste, et les stylistes, c’est notoire, peuvent devenir obsédés par la position d’une virgule, le poids d’un point-virgule. » (p.139). Quand il commente son chef-d’œuvre, qui ne dévalue en rien ses autres écrits, mais qui le fit rentrer dans la légende, qui le consacra comme auteur emblématique : « De sang-froid est une réussite parfaite en ce qui concerne le style. Parce qu’il est sans style. On ne voit pas le style. C’est comme un verre d’eau. Mon rêve. Rien entre l’écriture et le lecteur. » (p.164).

               Merveilleux dans l’art du portrait, Capote saisit un caractère en quelques traits et nous rend vivants ces visages que nous, pauvres lecteurs d’un autre monde, d’une autre époque, n’avons aperçus que sur photos et sur écrans. Il décrit ainsi l’écrivain Colette qu’il rencontra à Paris : « Rougeaude et le cheveu crêpelé, de type presque africain. Des yeux de chat des faubourgs, obliques et bordés de khôl ; un visage tout de finesse, mobile comme l’eau. Les joues fardées de rouge. Les lèvres d’une minceur et d’une ductilité de fil d’acier, mais rehaussées d’écarlate comme celles d’une vraie fille des rues. » (p.99), et met en boîte, en une seule phrase un couple célèbre d’intellectuels français : « Un œil noyé et l’autre à la dérive, ce louchon de Sartre, pipe au bec, teint terreux, et sa taupe de Beauvoir, sentant la jeune fille prolongée, étaient généralement calés dans un coin comme deux poupées de ventriloque abandonnées. » (p.104-105). Mention spéciale au portrait, absolument sublime et pertinent, qu’il fit de Marilyn Monroe, son amie, partiellement reproduit dans le présent ouvrage p.245-246 mais que l’on peut (et qu’il faut !!!) lire en entier dans plusieurs éditions, notamment dans un recueil de textes de Capote intitulé Les Chiens aboient, Gallimard, p. 191. Émouvant quand il évoque avec tendresse un de ses personnages, comme l’héroïne de Petit déjeuner chez Tiffany : « La principale raison pour laquelle j’ai écrit l’histoire de Holly Golightly […] outre le fait que je l’aimais tant, c’est qu’elle symbolise tellement bien ces filles qui débarquent à New York pour voleter au soleil comme des éphémères avant de disparaître. Je voulais en sauver une de l’anonymat pour lui offrir la postérité » (p.136).

                Enfin je dois m’arrêter là car je me mets à faire ce que je pourrais reprocher à l’auteur de cette biographie : citer Truman Capote à tout bout de champs sans rien y ajouter de très intéressant. Bien sûr ce n’est pas tout à fait vrai et tout n’est pas à jeter dans cet ouvrage qui, je le redis, m’a appris quelques trucs. Si j’ai la dent (trop ?) dure, c’est sans doute parce que, fan de Capote, j’en attendais beaucoup… une virée dépaysante dans l’univers de cet être singulier. Mais, malheureusement, il ne suffit pas de lire l’histoire de sa vie pour avoir le sentiment de rencontrer quelqu’un, pour avoir l’impression de passer quelques heures à ses côtés… Heureusement, pour s’en consoler et pour l’imaginer restent ses livres…

     Une phrase…

    « Ambition ancienne, persistante, car il est le bouffon au regard acéré des puissants, éternel amuseur des salons, mais il se perçoit aussi comme un éveilleur de conscience et veut tenter un roman-document sur les nantis, à la manière de Marcel Proust, qui lui-même s'inscrivait dans la ligne de Saint-Simon. » p.234 

    Un passage…

    « Lorsqu’il a quitté New York, Nina avait cessé de boire, se soutenant à coup de cafés. Pourtant, elle tremblait, elle était aux abois, quasi ruinée, sans compter qu’il lui apparaissait clairement que Joe Capote allait être condamné par la justice fédérale pour malversations et qu’il serait jeté en prison à Sing Sing, l’absolu déshonneur. Aussi a-t-elle voulu échapper à cette honte insupportable. Pour autant, elle n’a pas demandé secours à son fils. À l’annonce de sa mort, abasourdi, silencieux, Truman prend l’avion seul, il se sent une nouvelle fois abandonné par sa mère. » p.124-125

     


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    Le Roman Théâtral – Mikhaïl Boulgakov

    1965 - Éditions Robert Laffont – pavillon poche

    En 3 mots…

    Ombre, lumière, scène 

    Impressions de lecture…

           Plusieurs semaines après ma lecture du Roman Théâtral, il me reste un souvenir un peu confus, nébuleux et recouvert d’une fine couche de neige comme les paysages et les rues de Russie que ses écrivains capturent sur le papier avec brio. Leurs livres m’envoient au visage des bouffées d’air glacé. Ce froid omniprésent dans les romans slaves, qui fait du « manteau » un mythème récurrent et ô combien important. Ce froid mortel qui accentue les contrastes. Contrastes de températures, de couleurs, de lumières, entre la beauté menaçante de l’extérieur et les replis inquiétants des intérieurs : les petites chambres minables, les bureaux austères, les salons qui accueillent alcool, banquets et mondanités ou, comme c’est le cas dans ce roman de Mikhaïl Boulgakov, les théâtres.

           L’auteur fait ici une déclaration d’amour poignante au Théâtre. Lieu mystérieux où la lumière et l’ombre cohabitent. Espace merveilleux où prennent vie et s’épanouissent les fantasmagories. Territoire de création et de magie, où comédiens et spectateurs sont invités à vivre une expérience puissante et tout à fait singulière.

           Dans ce livre, inachevé, et hautement autobiographique, Mikhaïl Boulgakov nous conte l’histoire d’un petit journaliste du nom de Maksoudov qui a écrit un roman qu’on lui propose d’adapter au théâtre. Il met en scène le sort de l’écrivain qui tente de survivre et d’évoluer sur les voies escarpées du monde éditorial et de l’univers théâtral et qui se heurte à la censure (économique ou politique, Mikhaïl Boulgakov a vécu à une époque où le Parti Communiste régentait la vie théâtrale). L’écrivain qui se voit dépossédé de son œuvre, par des intermédiaires peu scrupuleux, par d’autres artistes ou des administrateurs qui lui imposent coupes et modifications afin de servir leur propre vision. Le lecteur reconnaitra entre ces pages la silhouette d’un Stanislavski despotique (dans le personnage d’Ivan Vassiliévitch) et arpentera les couloirs labyrinthiques du théâtre sur les pas du héros, visitant ainsi chaque recoin de ce lieu fascinant.

           Des mésaventures, des rencontres vécues par Mikhaïl Boulgakov lui-même et racontées ici avec satire, donnant quelques scènes désopilantes. L’humour pour conjurer l’amertume, sans doute.

           C’est une œuvre émouvante car l’ombre de la propre vie de Mikhaïl Boulgakov s’accroche à ses pages, une existence précaire marquée par le rejet, la censure, les persécutions. Ses pièces ont été interdites, ses livres mis à l’index. Et comme nous l’indique Claude Ligny dans la préface de cette édition de Robert Laffont « on dit que les cartons de Boulgakov contiennent trente-six pièces qui n’ont jamais été jouées » (p.15). Comment ne pas être ému par la sensibilité enfiévrée de Maksoudov et le regard qu’il pose sur ce monde dans lequel il s’aventure. Et comme dans une vision prophétique de l’auteur sur son propre destin (rappelons que l’écriture de ce roman a été interrompue par la mort de Boulgakov, à seulement quarante-sept ans,), le héros découvre la scène : « Les angles étaient noyés de ténèbres, mais au milieu du plateau, jetant des lueurs à peine distinctes, se tenait, dressé sur ses pattes de derrière, un cheval d’or » p.94. Le cheval, animal psychopompe et autre mythème de la littérature russe (on pense à la mort traumatisante du petit cheval dans Crimes et Châtiments de Dostoïevski, ou à l’accident de Vronski lors d’une course de chevaux qui arrachera l’aveu de son adultère à Anna Karénine dans le roman éponyme de Tolstoï, et bien d’autres…). Le cheval qui, dans la mythologie et les légendes, conduit les âmes dans un autre monde… N’est-ce pas aussi le pouvoir du théâtre ?

           La lecture de ce roman a été difficile pour moi, j’avais l’impression que le récit partait dans tous les sens et j’ai parfois été « larguée » au détour d’un de ses méandres. Tantôt je me suis sentie proche de Maksoudov, dans ce qu’il vit et traverse (mention toute particulière à l’épisode du contrat, p. 116 à 118), tantôt je m’en suis sentie très éloignée, l’univers russe et ses codes, l’époque etc. Mais en amoureuse de la littérature, de l’écriture, du théâtre, de la magie de la création, fascinée par le rapport qui se noue entre le créateur et son œuvre vouée à lui échapper, j’ai été touchée par ce livre.

    Une phrase…

    « Tout le reste de l’orchestre et du parterre était noyé d’ombre, de sorte que les gens qui venaient de la lumière extérieure devaient d’abord avancer à tâtons, en se tenant aux dossiers des fauteuils ; jusqu’à ce que leurs yeux fussent accoutumés. » p.271

    Un passage…

    « Je suis incapable de dire si la pièce Le Favori était bonne ou mauvaise. Ce n’était pas cela qui m’intéressait. Mais ce spectacle avait pour moi un charme inexplicable. Dès l’instant où, dans la salle minuscule, les lumières s’éteignaient, une musique se faisait entendre quelque part derrière la scène, et la boîte s’animait de personnages en costumes du dix-huitième siècle. Le cheval d’or se dressait dans un coin de la scène, et parfois, des personnages venaient s’asseoir près de ses sabots levés, ou bien menaient des conversations passionnées près de sa longue tête – et j’étais envahi d’un plaisir délicieux » p.96


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    Gordon – Edith Templeton

    1966 - Éditions Robet Laffont, pavillon poche

     

    En 3 mots…

    Cheveux, pression, parole 

     

    Impressions de lecture…

           De loin, le parfum sulfureux de ce roman est plutôt attirant. Avant même d’en commencer la lecture on s’attend à quelque chose… peut-être pas une histoire « choquante et dérangeante » comme l’affirme la quatrième de couverture (car on devient si difficile à choquer, il faut l’avouer) mais du moins quelque chose qui nous électrisera. Le résumé, proposé par l’éditeur au dos du livre, nous cite en parenté Lolita de Nabokov et Sexus d’Henry Miller pour nous allécher, nous explique que le livre fut interdit et piraté et nous parle « d’esclave sexuelle », d’amant psychanalyste, «[d’] humiliations à caractère érotique »…

           Bref tout un programme. Et c’est peut-être là le problème…

           Au fil des pages, j’ai cherché le frisson, le petit malaise, voire la petite excitation libidineuse malsaine ; mais je ne les ai pas rencontrés. Le parfum s’est semble-t-il un peu éventé depuis les années 60… Alors que le Lolita de Nabokov garde toute sa force subversive (mais on ne peut comparer, ni confondre, la trajectoire d’un pédophile amoureux et celle d’une femme qui, tout en cherchant à vivre librement sa sexualité, tombe dans une forme de captivité sentimentalo-érotique).

           Gordon n’en reste pas moins une œuvre singulière, intéressante et, par moments, tout à fait captivante.

           L’auteur parvient à créer une certaine promiscuité avec les deux personnages principaux, Louisa et Gordon son amant psychanalyste manipulateur, tout en nous les tenant à distance. Bien sûr, chaque lecteur pourra se reconnaître – un peu – ou s’identifier à l’un ou à l’autre dans cette histoire de soumission-domination amoureuse et sexuelle. Mais l’ambition du roman, je crois, n’est pas là, et c’est une de ses forces. L’auteur a paraît-il avoué l’importante dimension autobiographique de l’œuvre. Peut-être a-t-elle voulu nous livrer une part de son histoire, en toute franchise. Une franchise désarmante. Car si la construction du roman, qui essaie de nous montrer comment l’emprise de Gordon sur Anna se met en place subtilement dans une escalade des petites transgressions et d’humiliations, n’est pas le plus réussi, selon moi, l’écriture un peu sèche est la force du livre. Edith Templeton nous décrit tout - j’entends par là aussi bien les ébats que les discussions, les simples anecdotes et les réflexions intérieures de l’héroïne - sans en faire trop. Elle n’est jamais vulgaire et j’ai trouvé qu’elle n’avait jamais besoin d’être vraiment crue (mais peut-être ai-je, en la matière, un seuil de tolérance plutôt élevé). Elle manie l’ellipse à bon escient, quitte parfois à frustrer fort judicieusement le lecteur.

           Tout est raconté avec une certaine sérénité finalement, sans doute celle des évènements passés et « digérés », c’est peut-être pour ça que le récit n’apparaît pas si choquant. On lit presque sans sourciller les récits d’étreintes qui ressemblent plus à des viols (mot que même l’héroïne, si elle l’évoque dès leur premier rapport sexuel p.29-30, se refuse alors à poser sur les évènements), englué finalement dans la même torpeur que Louisa... Jusqu’à cette scène d’humiliation et de viol dans une cour sale et dégoutante, - la crasse et les détritus ont remplacé le joli jardin des débuts et Louisa emploie bien le verbe « violer » - ou cette autre scène dans laquelle Gordon la bat avec un marteau de médecin jusqu’à briser l’instrument. Là, quelque chose s’est éveillé en moi…

           Sans être un plaidoyer féministe, l’œuvre soulève quand même quelques questions quant à la place de la femme dans les histoires sexuelles qu’elle peut vivre, qu’elle s’autorise ou qu’elle se force à traverser. Sa place ou plutôt la manière dont elle s’envisage dedans, ou est envisagée par l’autre. Au-delà de cette idée, qui parle sans doute à ma sensibilité de femme féministe, le roman a la grande force d’étendre la réflexion à tous les êtres, hommes ou femmes, chacun pouvant être manipulé, maltraité, captif de son amour ou manipulateur, bourreau et profiteur peu scrupuleux.

           Le roman remue gentiment les eaux troubles de l’âme et de la libido.

           Si elle n’est pas « choquante », avec ce que cela contient de heurt et de violence immédiate, l’œuvre n’en est que plus puissante et vénéneuse, diffusant ses drogues et ses poisons subtilement.

     

    Une phrase…

    « Mais il avait compris tout de suite et, si j’avais imaginé qu’il risquait de m’interdire de revoir Derek, jamais en revanche il ne m’était venu à l’idée qu’il pût être dégoûté par moi et vouloir cesser de me voir : je savais d’expérience que Gordon était un homme que « rien ne pouvait repousser ». » p.130

    Un passage…

    « Pour moi, il était un despote terrifiant, sinistre, implacable et tyrannique ; son allure et sa tournure d’esprit étaient sardoniques, comme celles de Méphisto qui s’amuse à détruire les certitudes réconfortantes et à provoquer la souffrance – au vrai sens du mot « sardonique », du nom d’une herbe toxique dont l’ingestion provoque sur le visage des spasmes qui imitent un rictus de gaieté.

    En outre, à mon sens, le pouvoir de Gordon était si fort que je ne pouvais pas croire que, dans son cas, il faille, comme on dit, « être deux » : j’en étais persuadée, il aurait pu réduire en esclavage n’importe quelle femme choisie par lui. J’étais sidérée que Leonie Beck ne se sente pas, au moins potentiellement, menacée par l’envoûtement qu’il exerçait. » p.209-210

     


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